Souvent je me dis quil nest pas facile dêtre militaire dans larmée romaine quand on nest pas officier, mais un simple soldat comme moi. On reste des mois, parfois des années, sans retourner au pays, et on ne sort pratiquement jamais de son cantonnement. De toutes les manières, le jour où je retournerai au pays, je ne saurai pas très bien où aller. Si je me suis engagé dans larmée, cest que je ne comptais pour personne !
Ici, en Palestine, il faut être particulièrement attentif au contact avec la population, car cest une région sensible. Les Juifs sont très susceptibles, surtout pour les questions religieuses. Il faut que nous soyons à la fois fermes et discrets. Cest tellement vrai que le procurateur romain, Pilate, a installé son palais à Césarée. Il ne vient à Jérusalem que pour les fêtes religieuses, parce quelles attirent de grandes foules et quil faut être prêt à réagir rapidement.
Si Pilate est en ville ces jours-ci, cest à cause de la Pâque. Je ne sais pas très bien à quoi correspond cette fête, mais quest-ce que ça attire comme monde ! Il en vient de toute la Palestine, et même de lensemble de lEmpire Romain.
Hier matin ils ont jugé un agitateur. Ça doit être un de ces terroristes qui cherchent à nous faire quitter la Palestine. Ils se prennent pour des patriotes, mais ce ne sont que des assassins. Jai un ami, avec qui javais fait toute la campagne dEgypte, qui a été tué le mois dernier par lun des leurs. Il escortait un convoi de ravitaillement entre Jéricho et Jérusalem, et ils sont tombés dans une embuscade.
Quand le prisonnier a été condamné à mort, on nous la remis pour être fouetté. Le but de lopération est de les affaiblir et les humilier avant de les crucifier, afin quils servent dexemple à tous ceux qui auraient envie de les imiter. Avec les petits morceaux dos et de métal quon attache au bout du fouet, ça leur donne un avant-goût de ce qui les attend ! Comme il paraît quil se prenait pour un roi, on lui a réservé un traitement spécial : on a tressé une couronne avec des branches dépines, on la posée sur sa tête et on a tapé dessus avec un roseau, pour que les aiguilles senfoncent profondément. Celui-là, on la particulièrement bien soigné en souvenir de notre camarade mort le mois dernier.
Je ne sais pas de qui ou de quoi il était le roi, mais son allure ne donnait pas tellement envie de sintéresser à son royaume !
Ensuite on la emmené pour être crucifié. Il était tellement affaibli quil ne pouvait plus porter sa croix pour monter jusquau lieu du Crâne. Alors on a requis un passant.
Arrivés en haut de la colline, on la crucifié avec deux autres brigands.
Dhabitude, quand on plante les clous, les crucifiés crient. Ils hurlent de haine et de souffrance... ils nous insultent, nous injurient, et crachent leur venin.
Il a eu les clous... mais nous, on na pas eu les insultes... Il est resté silencieux.
Ce silence ma troublé. Jaurais préféré quil crie comme les autres, mais ce silence ? ? ? Les passants, les religieux, tout le monde linsultait... et lui se taisait. Cest comme sil disait : Vous pouvez tuer mon corps, mais vous naurez pas mon Esprit.
Plus il se taisait et plus je le regardais. Plus il se taisait et plus javais le sentiment que son silence me parlait. Enfin il a ouvert la bouche. En me regardant il a dit : Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce quils font.
Moi, javais de la haine pour lui et les siens, à cause de notre ami quils ont tué... et lui me parlait de pardon... à moi qui avais planté les clous.
Et sil me pardonne lui, quest-ce que je fais de ma haine moi ?
Festus le soldat a entendu une parole de pardon, mais il ne sait pas très bien quen faire. Il est bouleversé par lattitude du crucifié, mais il a peur quelle ne lentraîne loin, très loin.
La question du pardon est difficile, ambiguë, paradoxale. Pardonner un enfant qui a sali le tapis, cest facile. On peut espérer que la prochaine fois, il laissera ses chaussures dehors. Mais pardonner un voleur, nest-ce pas lencourager à recommencer ? Et pardonner un criminel, nest-ce pas une faute ? Comme le disait une romancière : Le pardon est sans pitié. Il oublie les victimes Il cultive la compassion pour le meurtrier au prix de linsensibilité envers la victime[1 , Cyntia Ozick, cité in Joseph Telushkin, Le grand livre de la sagesse juive, Calmann-Lévy 1999, p.645.]. Pourtant le pardon est un thème majeur de lÉcriture, et même un commandement du Nouveau Testament ! Alors, jusquoù, pourquoi, comment doit-on pardonner ?
Pour mettre ces interrogations en perspective, je ferai trois citations.
A propos de la Shoah, le philosophe Vladimir Jankélévitch, craignant que le pardon nengendre loubli, prône un devoir de refus du pardon, au nom des victimes. Il a dit : Le pardon est mort dans les camps de la mort[2 , V. Jankélévitch, Le pardon, Aubier-Montaigne, 1967.].
Ma seconde citation vient dun autre philosophe, Emmanuel Mounier, qui a insisté sur le fait que, si on pouvait pardonner, cétait uniquement pour soi, jamais pour les autres.
Dans un bulletin à la sortie de la dernière guerre mondiale, il a écrit : Chacun peut oublier les injures quil a reçues : les épreuves dont il na pas reçu les coups ne sont pas à sa disposition[3 , Cité in Alfred Grosser, Le crime et la mémoire, Flammarion 1989, p.235.].
Enfin, ma troisième citation vient de Tommy Fallot, un pasteur qui vivait au début du siècle. Méditant sur le pardon dans son ministère il écrit : Le pardon, ce nest rien au début de la carrière : Dieu pardonne ! Cela va tout seul. Mais lorsque nous sommes entrés dans le grand drame intérieur, nous comprenons que le pardon est la chose colossale, ce par quoi nous subsistons[4 , Cité in Marc Boegner, Les sept paroles de la croix, Berger-Levrault 1957, p.10.].
Si nous ne voulons pas nous perdre dans toutes les dimensions du pardon, il faut séparer, distinguer entre au moins trois domaines. Le champ juridique, celui de léthique et enfin la perspective du croyant.
Dans le domaine juridique, le pardon est une faute. Le but du droit nest pas de dire le bien ultime sur une personne, mais de permettre la vie en société et pour cela darrêter le mal. Un système juridique a pour objet de substituer le droit à la raison du plus fort, de mettre de la loi entre loffenseur et loffensé. Lorsquun tribunal inflige une punition, que ce soit une amende ou une peine de prison, à un homme qui a commis une faute, il protège la société en dissuadant les autres de commettre la même infraction. Un tribunal qui pardonnerait un acte de violence commettrait une faute en nopposant pas le frein de la loi au déferlement toujours menaçant de nouvelles violences.
La question du pardon sest posée il y a quelques mois à loccasion du procès Papon. Le condamné est un vieillard qui nest plus en état de nuire à la société, et les faits qui lui sont reprochés ont été commis il y a plus de cinquante ans. Quel sens pouvait avoir sa condamnation ? Elle na fait revenir aucun des Juifs qui ont été déportés sous son autorité. Au nom du respect que lon doit aux anciens, et en vertu du principe de compassion, il aurait peut-être mieux valu le laisser en liberté, seul face à sa conscience. Dans son verdict, le tribunal a voulu dire autre chose : il y a des crimes qui sont imprescriptibles. En condamnant Maurice Papon, le tribunal a adressé un message à tous les hommes qui commettent ce quon appelle des crimes contre lhumanité : ils doivent savoir que, jusquà la fin de leurs jours, ils vivront sous la menace dune condamnation.
En ce sens, nous pouvons considérer que le Tribunal Pénal International est un progrès dans le domaine du droit, et donc de lhumanité, alors quil est laffirmation que, dans certains cas, il ny a pas de pardon possible.
Le rôle dun tribunal nest donc pas de pardonner mais de défendre la justice, et cest au nom de la justice que le judaïsme a décrété que linstauration dun système juridique est la première loi qui simpose à toute société.
Mais à côté de la justice, la Bible défend une autre valeur : la compassion. Une question classique en théologie est de savoir comment Dieu peut être en même temps le Dieu de la justice et celui de la compassion : ces deux attributs sont contradictoires. Une phrase du Talmud le dit explicitement : Justice et miséricorde, là où il y a lune, il ny a pas lautre
[5 , Talmud de Babylone, traité Sanhédrin 6b.]. En effet la justice demande quun homme qui a commis une faute soit puni alors que la miséricorde appelle le pardon. Les deux termes sont antinomiques, contradictoires. Et pourtant la Bible dit de Dieu quil est à la fois le juste et le miséricordieux ! Le rapprochement va même plus loin puisquen hébreu, ces deux concepts sont exprimés par le même mot, Tsedeq, qui veut dire à la fois justice et miséricorde.Un passage du second livre de Samuel dit de David quil jugeait avec droit et justice[6 , 2 Samuel 8.15.]. Au nom de cette homonymie entre la justice et la miséricorde, on peut traduire ce verset en disant que David jugeait avec justice et charité. Comment est-ce possible ? Comment David pouvait-il juger avec toute la fermeté de la justice et avoir en même temps de la compassion et de la miséricorde ? Les commentaires répondent en racontant que le roi rendait la justice la plus rigoureuse, mais si le coupable était pauvre et navait pas les moyens de payer le dommage causé, David lui donnait son propre argent pour rembourser sa dette. Ainsi, la justice était préservée puisque la victime était dédommagée et la miséricorde était appliquée puisque le pauvre pouvait bénéficier de laide du roi[7 , Talmud de Babylone, traité Sanhédrin 6b.].
A limage de David, Dieu est à la fois celui qui juge et qui pardonne. Larticulation entre ces deux notions se retrouve dans les fêtes du début de lannée selon le judaïsme.
Le premier jour de lannée sappelle Roch Hachana, et selon la tradition, ce jour-là chacun passe devant Dieu comme devant un tribunal. Dieu pèse les actions commises pendant lannée écoulée, et décide du sort de celui quil juge. Cette première journée est suivie de ce quon appelle les dix jours terribles, consacrés à la Techouva, cest-à-dire la repentance, le retour vers Dieu. Pendant cette période, lhomme est invité à la pénitence, à la réconciliation, au pardon, au recommencement.
Au terme de cette période de dix jours, vient Kippour, le jour du grand pardon. A Kippour, Dieu descend de son trône de rigueur, cest-à-dire son trône de justice, pour prendre place sur le trône de la miséricorde. Il ne juge plus avec la rigueur de la loi, mais à partir de sa seule miséricorde. Dans le couple Roch Hachana - Kippour, Dieu est à la fois le juste et le miséricordieux.
Le Nouveau Testament, lui, a déplacé le couple justice- miséricorde en affirmant que toute la justice a été accomplie à la croix. Lidée de justice traverse la croix, et à travers ce passage elle change de sens.
La justice, ce nest plus Dieu qui juge lhomme en fonction de ses actions, mais Dieu qui voit lhomme juste, par Jésus-Christ. Nous ne sommes plus dans léconomie de la rétribution, mais dans celle du pardon.
Face à loffense ultime, la crucifixion du fils de Dieu, Jésus répond par une simple prière : Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce quils font. Il ouvre un temps nouveau : Dieu sest définitivement installé sur le trône de la miséricorde.
Parce que Dieu est pardon, lhumain est invité à vivre dans cette économie du pardon. Une parabole de Jésus met en scène cette articulation : elle évoque un homme qui avait une dette colossale, qui se compterait aujourdhui en centaines de millions de francs. Il supplie son créancier de lui accorder un délai de paiement, et ce dernier annule sa dette, purement et simplement. En sortant, lhomme acquitté rencontre un de ses débiteurs qui lui doit quelques milliers de francs. Ce dernier le supplie de lui accorder un délai, mais le créditeur refuse et il le fait mettre en prison, jusquà ce quil ait remboursé la totalité de sa dette[8 , Matthieu 18.23-35.]. Il est bien sûr condamné pour sa sévérité alors quil a été au bénéfice dune grâce inimaginable.
Le sens de cette parabole est transparent : Dieu est pardon, et chaque fois que nous refusons de pardonner nous ne vivons pas le pardon qui nous a été offert.
Parce que Dieu est pardon, lhumain est appelé à inscrire sa propre histoire dans la dynamique du pardon : Seigneur pardonne-nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Quelle que soit la façon dont nous comprenons larticulation entre les deux propositions de la phrase, elle établit une relation entre le pardon de Dieu et celui que nous sommes invités à écrire dans nos vies. Cest la raison pour laquelle, dans lévangile, le pardon devient un commandement. Le Christ dit : Je ne te dis pas de pardonner sept fois, mais soixante-dix fois sept fois[9 , Matthieu 18.22.].
Pour résumer ce que nous avons vu jusquà maintenant nous pouvons dire que la question du pardon se pose différemment selon le lieu où nous nous situons.
En tant que citoyens, nous vivons dans une société qui a besoin de stabilité pour vivre. Pour cela le rôle de lÉtat et de son système judiciaire est darrêter le mal en punissant les coupables afin de faire respecter la justice. La justice doit être juste, cest-à-dire quelle doit envisager les circons-tances atténuantes quand il y en a, mais elle doit en même temps protéger les victimes en punissant les coupables.
Mais en tant quhumain, que croyant vivant sous le signe du pardon de Dieu, je suis invité à pardonner mon prochain qui ma fait du tort. Et dans la dernière partie de cette causerie, je voudrais parler pratiquement, concrètement, de ce pardon auquel nous sommes appelés. Car le pardon est difficile.
Quand on a été profondément blessé par quelquun en qui on avait confiance, il nest pas facile de pardonner
surtout quand le pardon nest pas demandé. Souvent on entend dire : Pourquoi dois-je pardonner ? Ou : Je pardonnerai lorsque la personne qui ma offensé me demandera pardon. Pourtant lévangile est clair : Si vous ne pardonnez pas, vous ne serez pas pardonnés
Ces paroles sont dures à entendre, car enfin qui est la victime ? Cest loffensé. Sil ne pardonne pas, il est deux fois victime. Une première fois parce quil a été offensé, et une seconde fois parce que Dieu ne le pardonnerait pas !
Ces paroles sont dures, mais elles sont vraies. Car si nous ne pardonnons pas, nous nous condamnons à vivre dans la rancune, dans lamertume qui ronge et qui détruit. Ce nest pas pour le prochain que nous devons pardonner, mais pour nous-mêmes, afin de nous libérer de loffense qui nous a été faite.
Le verset qui dit que Dieu ne pardonnera pas celui qui ne pardonne pas à son prochain ne veut pas dire que celui qui ne peut pardonner est exclu du pardon de Dieu, en effet le pardon de Dieu dépasse et assume même nos manques de pardon. Il veut dire que nous ne pouvons entendre, saisir, comprendre le pardon de Dieu que si nous pardonnons, nous aussi. Le manque de pardon pour notre prochain est un lien qui nous empêche de vivre dans la grande liberté que nous offre le pardon de Dieu.
Si nous avons compris la nécessité du pardon, il nous reste encore à considérer le comment du pardon. Pardonner est une affaire de cur, ce nest pas une affaire de compréhension ni dintelligence. Il ne suffit pas dêtre convaincu par le pardon, encore faut-il pardonner, et cela ne relève pas dune simple décision, mais dun travail. Le pardon est un combat.
Pour mener ce combat, nous pouvons revenir au récit biblique tel que nous lavons entendu par la bouche du soldat Festus. Ce récit appelle de notre part deux remarques :
Dabord Jésus ne dit pas : Père, excuse-les car ils ne lont pas fait exprès, mais : Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce quils font. La différence entre lexcuse et le pardon cest que lexcuse escamote la faute. Elle sous-entend que la personne qui nous a offensés ne la pas fait exprès. Le pardon commence par laffirmation de la faute. Si le pardon revient à minimiser la faute dune manière ou dune autre, il tombe dans le registre de la critique de Nietzsche qui reprochait aux chrétiens dêtre humbles parce quils navaient pas le courage daffronter les combats de la vie. Saint Augustin a dit : Lespérance a deux enfants très beaux : ils sappellent le courage et la colère. Le pardon est un acte despérance, il demande un vrai courage. Mais il est toujours au-delà de la colère pour loffense qui a été commise, jamais en deçà.
Ensuite Jésus ne dit pas : Je vous pardonne car vous ne savez pas ce que vous faites, mais : Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce quils font. Peut-être quà ce moment-là Jésus ne pouvait pas pardonner par lui-même, mais il pouvait toujours demander à Dieu de le faire. Il marrive de ne pas réussir à aimer mes ennemis, mais je peux toujours demander à Dieu de les aimer, et de les bénir. Il marrive de ne pas réussir à pardonner ceux qui mont offensé, mais je peux toujours demander à Dieu de le faire. Dietrich Bonhoeffer a dit : Entre moi et mon prochain, il y a le Christ. Porter mon ennemi dans la prière est une façon de mettre le Christ entre lui et moi, et peut-être, au bout du chemin, à arriver à laimer et à lui pardonner.
Le pardon nest jamais automatique, mais il est toujours une promesse. Dans pardon, il y a don. De même quen anglais pardonner se dit to forgive et donner to give, et quen allemand pardonner se dit vergeben et donner geben. Oui, je crois que si nous apprenons à prier pour ceux qui nous ont offensés, nous pouvons recevoir le don du pardon.
Mais je connais aussi des hommes et des femmes pour qui le pardon est un combat toujours recommencé. Et dans ces cas nous ne sommes pas obligés de continuer à fréquenter la personne qui nous a offensés. Nous ne sommes pas obligés de nous mettre en situation de rouvrir des blessures qui se cicatrisent. Dans la Bible, quand Jacob et Esaü se réconcilient, Esaü dit à son frère, retournons ensemble. Et Jacob répond : Oh tu sais mes troupeaux sont fatigués ; jai des bêtes qui allaitent. Je te retarderai. Va dun côté, jirai du mien
[11 , Genèse 33-13-14.]. Parfois il nous est demandé dêtre doux comme des colombes et de poursuivre la route ensemble... mais parfois aussi il faut avoir la prudence du serpent et la sagesse de se protéger.Lessentiel est dêtre libéré du poids des offenses du passé pour être ouverts à de nouveaux chemins et accueillir la grâce du présent.
Introduction du Pasteur Antoine NOUIS, pour le volume "Sept paroles de vie"
Les méditations qui composent les différents chapitres de ce livre sont le texte, à peine modifié, des conférences du " Carême Protestant " qui ont été diffusées sur France Culture en mars-avril 2000.
Lorsquon ma proposé de prendre en charge ces conférences, jai tout de suite pensé à une série de narrations que javais écrites pour une liturgie de Vendredi Saint. Javais pris la liberté littéraire de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et deux femmes, et de leur donner la parole pour quils expriment la façon dont ils ont entendu les sept dernières paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha. Quentendent-ils ? Que disent-ils ?
Ces narrations sont des prédications, cest-à-dire quelles se situent du côté de linterprétation et non de la source historique. Mais comme toutes prédications, elles ne font pas léconomie dune lecture minutieuse du texte biblique, et dun travail dexégèse.
Si nous avons choisi ce procédé, cest quil semble particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà de toutes les explications elle demeure un événement qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à expliquer la croix, nous courons le risque dapprivoiser ce qui restera toujours de lordre de la folie et du scandaleux. En la racontant nous demeurons dans le domaine de linterprétation, mais nous lui laissons de lespace pour dépasser nos paroles.
Les épîtres de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche sur un autre thème qui, par définition, relève de lindicible. Si la grâce est grâce, elle échappe à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir lenfermer dans un système cohérent. Si la grâce ne peut pas sexpliquer, elle peut néanmoins se raconter. Cest ce que nous avons essayé de faire en suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles dun mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de vie.
Pour les émissions du Carême, nous avons demandé aux comédiens de la troupe Sketch up dinterpréter ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable, Olivier Arnéra, pour les conseils quil ma donnés afin dadapter ces récits à une écriture radiophonique.
La seconde partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend des méditations qui essayent de développer et dactualiser la parole des comédiens. Elles me donnent loccasion de développer une théologie de la croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de la conversion, de labsence et de la persévérance, de la quête de Dieu et de laccomplissement des Écritures.
Puisque ce livre est la reprise des conférences de Carême, il me revient de remercier tous ceux qui mont accompagné dans ce travail. Les amis de lEglise de Paris-Annonciation qui ont eu à cur de me laisser le temps nécessaire pour lécriture, ma famille qui a pâti de mon manque de disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros travail de recherche pour lillustration musicale et qui a déployé ses talents de comédien pour lire les citations.