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     publié avec l’aimable autorisation de "Radio France", par LES BERGERS ET LES MAGES .

Prédication de Carême par le Pasteur Antoine NOUIS,
Eglise Réformée de France,
diffusion le 1 avril 2000 à 18 heure par "France Culture"


Sept paroles de vie


Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une autre femme
se retrouvent à la Croix. Qu'entendent-ils ? Que disent-ils ?

4 - CLAUDIUS LE CENTURION

Il y a des moments dans la vie où on n’est pas très fier de soi. Je peux toujours me dire que je ne suis qu’un centurion de l’armée romaine et que je n’ai fait qu’obéir aux ordres. Il n’empêche qu’au tribunal de ma conscience, je ne me sens pas très propre.

L’homme qu’on a crucifié aujourd’hui ne m’était pas inconnu. Comme je suis un des responsables de la sécurité à Jérusalem, j’ai un réseau d’indicateurs qui me tient informé de ce qui se dit et se prépare en ville.

Une fois, je me suis même déplacé pour écouter le Nazaréen. J’ai bien aimé ce qu’il a dit. Certes, je l’ai trouvé un peu idéaliste, mais ça a confirmé les rapports qui m’étaient parvenus : il n’était pas très dangereux pour l’autorité romaine que je représente.

Aussi, lorsque j’ai reçu l’ordre de présider la crucifixion de trois malfaiteurs, et que j’ai appris qu’il était dans le lot, ça m’a un peu étonné. Mais je me suis dit que Pilate devait avoir ses raisons.

Quand je l’ai vu, mes soldats s’étaient déjà sérieusement occupés de lui et j’ai eu un peu honte de la façon dont il avait été traité. J’ai tout de suite requis un passant pour porter sa croix. En marchant, je me disais que, s’il avait été un citoyen romain, on ne l’aurait pas fouetté, ni crucifié. On l’aurait juste décapité, ce qui est tout de même plus humain.

Plus j’y pense et plus je me dis que la terreur n’est peut-être pas le meilleur moyen de gouverner les populations étrangères. Si, un jour, les Juifs se révoltent, il faudra défendre l’ordre romain, mais on l’aura un peu cherché.

A notre arrivée au lieu du Crâne, la foule était déjà là pour assister au supplice. Je n’ai jamais compris ce qu’il y avait d’attirant dans le spectacle des crucifiés. Qu’y a-t-il donc au fond de l’homme pour qu’il aime entendre des condamnés hurler de haine et de douleur ?

Mes soldats ont déshabillé les condamnés et, nus, ils les ont cloués. Quand les croix ont été dressées, ils ont joué aux dés la tunique du Nazaréen. Elle était tachée de sang, mais son étoffe est fine.

Pilate a ordonné qu’on écrive au-dessus de sa croix : Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. Ça n’a aucun sens ! Je l’ai écouté, moi. C’était une sorte de prophète qui parlait de l’amour, du pardon... de la justice peut-être… mais sûrement pas un agitateur politique.

A la différence des autres condamnés, celui qu’on appelle Jésus ne criait pas et n’insultait personne. Son silence était impressionnant et il faisait preuve d’un courage qu’en tant qu’officier romain je savais apprécier à sa juste valeur.

A midi il a commencé à faire de plus en plus sombre. Comme si la nuit venait poser son manteau sur la terre pour réclamer son dû ! L’atmosphère était lourde et pesante.

C’est alors que le Nazaréen a dit d’une voix forte : Eloï, Eloï, lama sabachtani ?

Il y a eu un frisson dans la foule.

J’ai demandé à un Juif qui était à côté de moi de me traduire ce qu’il venait de dire. Il m’a répondu que c’était le premier verset d’un Psaume qui dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

J’étais bouleversé. Lui, qui était pour moi une image du juste... abandonné de Dieu... Comment est-ce possible ? Jusqu’où descendra-t-il donc ?

Il a encore dit deux ou trois mots, puis ses jambes se sont relâchées, ses bras se sont tendus, et j’ai compris que c’était la fin. Pendant quelques secondes la terre a tremblé, comme si les enfers s’ouvraient pour mieux accueillir cet homme rejeté de tous... et même de son Dieu.

Des crucifixions, j’en ai présidé plusieurs, mais celle-là était différente. Jamais personne n’est mort comme le Nazaréen. Ça n’a aucun sens, mais je suis sûr que cet homme n’était pas qu’un prophète un peu idéaliste. Je crois vraiment qu’il était fils de Dieu.

Pourquoi un Dieu a-t-il été torturé entre deux malfaiteurs ? Pourquoi a-t-il fallu que ce soit moi qui préside cette mort injuste ? Je n’en sais rien. La seule chose que je sais, c’est que cette croix… je ne suis pas près de l’oublier.

Et même si je dois chercher longtemps, je finirai par trouver ce qu’elle veut dire.


Le cri de l’absence

Si la théologie est le discours sur Dieu, il y a un moment où le discours n’est plus possible, où l’explication n’a aucun sens.

Sur la croix, Jésus crie l’abandon de Dieu. Mais la foi dit que Jésus était Dieu. Comment Dieu peut-il être abandonné de Dieu ?

Ce cri nous met en impasse. Il nous induit en écoute, en contemplation… sûrement pas en explication.

Un homme a parlé de ce cri : Elie Wiesel raconte Auschwitz.

Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les SS, autour de nous, les mitrailleuses braquées ; la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés – et parmi eux, le petit Pipel, l’ange aux yeux tristes.

Les SS paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef du camp a lu le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L’ombre de la potence le recouvrait…

Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.

– Vive la liberté ! crièrent les deux adultes.

Le petit, lui se taisait.

– Où est le Bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi. 

Sur un signe du chef de camp, les trois chaises bascu-lèrent…

Derrière moi, j’entendis le même homme demander :

– Où donc est Dieu ?

Et je sentais en moi une voix qui répondait :

– Où est-il ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence.

Elie Wiesel conclut : Ce soir-là, la soupe avait un goût de cadavre35 .

Il n’y a pas d’intuition plus vraie, plus juste, du sens de la croix que cette réflexion du jeune Juif d’Auschwitz qui voyait Dieu sur la potence.

Nous savons la croix, nous en parlons tous les ans au moment de ces conférences de Carême, mais nous avons toujours besoin de l’apprendre. Elle échappe tellement à nos catégories et à nos pensées, que nous sommes en permanence menacés par la tentation de l’oublier ou de l’appri-voiser.

Et pourtant, elle est le point ultime de l’Évangile, l’aboutissement de la révélation, l’accomplissement de l’incarnation.

S’il y a un reproche que l’on ne peut pas faire à l’Évangile, c’est de s’évader hors de la réalité du monde.

Jésus est né dans une étable, et sa naissance a provoqué le massacre de nombreux enfants juifs de la part d’un tyran appelé Hérode.

Devenu adulte, il a été rejeté par les religieux parce qu’il parlait très mal la langue de bois, il rappelait que Dieu était à la fois au-dessus et en dessous de ce qu’on disait de lui, qu’il était plus proche des pauvres de cœur que des maîtres en religion. Il n’a pas fui la rencontre et la confrontation avec les malades, les rejetés, les exclus.

Il a connu la trahison la plus douloureuse, celle de ses amis. Même le martyre lui a été refusé : il n’a pas été condamné pour des motifs religieux, mais comme un vulgaire droit commun.

Sur la croix, il a vécu l’abandon de Dieu… Oui, il est des moments où il faut se taire, écouter.

Si la croix ne s’explique, pas elle parle. Dans la violence de son cri nous pouvons entendre trois paroles.

Michel Bouttier a dit : L’homme a la menuiserie dans le sang. Il voudrait d’instinct ajuster faute et souffrance. Quel soulagement si elles coulissaient l’une sur l’autre : nous posséderions enfin la clef de notre destin et la mort serait devenue raisonnable36 . Nous le savions déjà depuis Job mais, avec le cri de la croix, il y a un discours qu’on ne peut plus tenir, c’est celui de la culpabilité des éprouvés.

Ce serait rassurant de penser que les épreuves sont la conséquence des fautes, mais un regard lucide sur la réalité montre que des justes sont éprouvés alors que des trafiquants de drogue sont en pleine santé.

A la croix, Jésus n’est pas venu donner un sens, ni une explication, à la souffrance. Il a fait exactement l’inverse, il a dit qu’elle n’avait aucun sens. Devant une grande épreuve, il est naturel de penser : Qu’ai-je fait à Dieu pour que cela m’arrive à moi ? Une méditation de la croix nous fait répondre : Tu n’as rien fait à Dieu, dans ton épreuve il est sur la potence. Sa croix traverse ton chemin.

Paul Claudel a dit : Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance, il n’est même pas venu l’expliquer, il est venu la remplir de sa présence. Cette citation ne va pas jusqu’au bout de la croix. Car l’expérience de Jésus, c’est qu’au bout de la souffrance, il n’a pas rencontré Dieu mais l’absence de Dieu : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Pour nous, ce cri peut devenir parole d’espérance. Dans nos ténèbres les plus profondes, une petite lumière luit : Dieu partage notre propre cri, il vient habiter notre confrontation avec son absence. Aussi bas que nous descendions dans les bas-fonds de l’humanité, nous entendrons toujours ce cri qui rappelle que Dieu a visité les enfers de notre monde.

Enfin, en reconnaissant son Dieu dans l’enfant pendu à la potence des nazis, Elie Wiesel fait écho à la parabole de l’Évangile dans laquelle Jésus dit qu’il était le pauvre qui a reçu un morceau de pain, l’assoiffé à qui on a tendu un verre d’eau, l’étranger qui a été accueilli, le miséreux qu’on a vêtu, le prisonnier et le malade qui ont été visités37 .

Comme l’a dit le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer : Cela reste une expérience d’une incomparable valeur que nous ayons appris à voir les grands événements de l’histoire du monde à partir d’en bas, de la perspective des exclus, des suspects, des maltraités, des sans-pouvoir, des opprimés, des bafoués.

S S S

Jésus est à la croix, abandonné de Dieu. Mais dans son épreuve il lance un cri, il prend la parole pour dire l’abandon de Dieu. Quand Jésus crie l’absence de Dieu, il le fait encore devant Dieu.

Le rabbin Emil Fackenheim rapporte les conclusions de philosophes anglais après l’étude du passage biblique qui raconte la confrontation du prophète Elie avec des prêtres de Baal, sur le mont Carmel. L’histoire est la suivante : Elie, un prophète resté fidèle au Dieu d’Israël, a lancé un défi aux prêtres de Baal qui s’étaient multipliés en Israël. Ils devaient chacun tuer un bœuf, le mettre sur un autel, et invoquer son Dieu pour que le feu descende du ciel. Les prêtres de Baal ont commencé, ils ont multiplié les invocations pendant des heures, mais il ne s’est rien passé. Ensuite Elie a adressé une simple prière à son Dieu et le feu est tombé du ciel38 .

Les philosophes qui ont étudié ce passage l’ont compris comme une sorte d’expérience devant prouver que c’était le Dieu d’Israël, et non Baal, qui contrôlait le monde physique. Cette épreuve était une sorte d’acte précurseur des tests de la science moderne. Si le feu du ciel avait consumé le sacrifice offert à Baal, non seulement le peuple se serait rallié à son culte, mais Elie lui-même aurait suivi la même voie. Le rabbin Fackenheim commente cette conclusion en disant que ces doctes professeurs n’ont pas compris l’essence du judaïsme. Si le feu avait consumé le sacrifice des prêtres de Baal, Elie n’aurait pas abandonné sa foi, il aurait dit : Jusqu’ici, je n’étais que presque seul. Désormais je suis entièrement seul, car Dieu m’a abandonné lui aussi. Mais je resterai à mon poste39 .

Dans le judéo-christianisme, la foi n’est pas une adhésion à la réalité, mais la protestation contre la réalité, chaque fois que cette réalité abîme l’humain. La première définition que la Bible donne de l’humain affirme qu’il a été créé à l’image de Dieu. C’est pourquoi, lorsque des forces abîment l’homme, nous pouvons confesser que Dieu n’est pas dans l’événement qui défigure, mais dans l’humain défiguré.

Quand Jésus dit son abandon de Dieu, il le dit encore devant Dieu, et, pour ce faire, il cite l’Écriture. Le cri : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? est le premier verset du psaume 22.

Dans le judaïsme, les psaumes ne sont pas repérés par leur numéro comme dans le christianisme, mais par leur première phrase. Ainsi celui que nous appelons Psaume 22, sera appelé : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Il est donc possible qu’au-delà du cri d’abandon, la parole de Jésus sur la croix dépasse ce simple verset pour englober la totalité du psaume.

Dans sa première partie, le psaume est la plainte de l’homme malade, épuisé, abandonné. Je vous propose d’en lire quelques extraits.

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Pourquoi restes-tu si loin, sans me secourir,

sans écouter ma plainte ?

Mon Dieu, je t’appelle au secours,

mais tu ne réponds pas ;

et la nuit encore,

mais sans recevoir d’apaisement…

On me traite comme une vermine ;

je ne suis plus un homme.

Les gens m’insultent,

tout le monde me méprise.

Tous ceux qui me voient se moquent de moi…

Comme l’eau, je m’écoule ;

tous mes membres se disloquent.

Mon cœur est pareil à la cire,

il fond dans mes entrailles.

J’ai la gorge complètement sèche,

ma langue colle à mon palais.

Tu m’as placé au bord de la tombe.

Puisqu’il avait une telle prière à sa disposition, on comprend que Jésus l’ait prononcée à la croix. Le psaume lui a fourni les mots nécessaires pour rester devant Dieu malgré l’abandon. Elle a fourni à Jésus la prière de l’absence qui est toujours préférable à l’absence de prière.

Sur la croix, Jésus nous apprend que la prière n’est pas la récitation de jolies formules bien pieuses devant Dieu, elle est la parole qui dit la vérité d’une vie. Oui, la prière est d’abord une prise de parole. Quand je prie les psaumes, les mots écrits il y a des milliers d’années peuvent entrer en résonance avec mes propres combats.

Mais il arrive aussi, et heureusement, que les psaumes soient en décalage par rapport à notre réalité humaine. Nous pouvons lire le psaume 22 en étant en bonne santé, sans avoir d’ennemis trop féroces et en vivant en harmonie avec notre entourage. A ce moment, la prière déborde notre réalité humaine pour nous faire entrer en communion avec ce que l’humanité compte de souffrance. En priant le psaume 22, nous partageons la prière de celui qui, en ce moment, est au fond d’un lit de souffrance, de celui qui, sans force, est menacé par la poussière de la mort, de celui qui subit l’oppression des puissants.

Enfin il faut remarquer que le Psaume 22 bascule à un moment, qu’il passe de la plainte à la reconnaissance. Après avoir dit : Mon Dieu je t’appelle et tu ne réponds pas, il dit : Tu m’as répondu. Après avoir dit : Pourquoi m’as-tu abandonné ? il dit : Le Seigneur n’a ni méprisé, ni rejeté le misérable accablé ; il ne s’est pas détourné de lui, il a entendu son appel.

Est-ce que, dans sa récitation du psaume qu’il connaissait par cœur, Jésus est allé jusqu’à cette dernière partie ? Nous ne pouvons répondre à cette question mais nous pouvons entendre que, lorsque nous disons notre vérité devant Dieu, lorsque nous ne cachons pas notre fardeau, il arrive que nous soyons déchargés et que, nous aussi, nous soyons capables de faire le chemin qui va de la plainte à la reconnaissance.

S S S

Nous verrons dans les semaines qui viennent, à l’écoute des dernières paroles de la croix, que Jésus a fait le chemin qui va de la révolte à l’acceptation, de l’abandon à la foi.

Vaclav Havel a dit : Il nous faut parfois tomber jusqu’au fond de la misère pour reconnaître la vérité, de même qu’il nous faut descendre au fond du puits pour apercevoir les étoiles40 . Quand un homme, une femme, quand un peuple touche le fond de l’épreuve et de l’horreur, il arrive qu’ils trouvent dans leur désespoir une nouvelle énergie, qu’ils se relèvent et qu’ils témoignent d’une foi et d’un courage exemplaires.

Je voudrais terminer cette méditation en donnant trois exemples.

Il y a dix ans, six jésuites qui vivaient en communauté ont été assassinés au Salvador. Un de mes amis, qui visitait les Églises de ce pays, m’a raconté que ce meurtre collectif avait été comme un électrochoc qui a été à la base d’un véritable réveil dans l’Église. Malgré l’oppression qui subsistait, des centaines d’hommes et de femmes se sont levés pour affirmer publiquement qu’ils n’avaient plus peur. Ce témoignage est la confirmation a posteriori de la prédiction d’un autre martyr de cette région. Monseigneur Romero disait avant son assassinat : S’ils me tuent, je ressusciterai dans le peuple salvadorien, ils perdent leur temps.

Léonardo Boff est un prêtre brésilien, théologien de la libération. Dans un de ses livres il raconte : J’ai vu un jour une femme plantée debout sur ses jambes, telle une Pietà ; son fils de quinze ans venait d’être abattu par la police ; il était son fils unique et lui rapportait ce dont elle avait besoin, qu’il collectait quotidiennement dans les rebuts de la ville. Désespérée, déjà elle ne pleurait plus car elle n’avait plus de larmes ; mais elle était profondément triste. Je lui demandai : " Madame, croyez-vous toujours en Dieu ? " Alors elle me regarde, avec un regard droit, venu directement de celui qui doit être le divin dans sa tendresse : " Comment pourrais-je douter de Dieu, qui est mon Père ? A quoi m’accrocherais-je si je ne pouvais compter sur le soutien de Dieu et me sentir entre ses mains ? "41 

Le dernier exemple est fourni par notre ami Claudius, le centurion de l’évangile dont nous avons entendu le témoignage. Pour l’entendre, il faut savoir que l’évangile de Marc est construit autour d’un énorme quiproquo à propos de la croix. A trois reprises, Jésus annonce sa mort, et ses disciples vont tout simplement ne pas l’entendre. Pour eux, le mot Christ et le mot croix sont absolument incompatibles l’un avec l’autre. Le mot Christ veut dire celui qui est oint, choisi par Dieu, béni de Dieu. Le mot croix parle, à l’inverse, de rejet, de malheur, de malédiction. Ces deux mots ne peuvent en aucun cas être associés. Le premier qui conjugue le mot Christ avec le mot croix est le centurion, alors que, dans l’évangile de Marc, la seule parole qu’il a entendue de Jésus est : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Comment, à partir d’une simple parole d’abandon, le centurion a-t-il confessé la foi chrétienne ? Cela procède du mystère du cheminement de l’Esprit dans le cœur d’un homme. Mais nous pouvons entendre que, aussi bas qu’un homme puisse tomber, il a toujours une parole à sa disposition, fût-ce une parole d’abandon. Cette parole est parfois l’amorce d’un chemin qui fait passer du désespoir au courage, et de l’abandon à la confession.

Le fondateur du mouvement hassidique s’appelait rabbi Israël Baal Shem Tov. On dit que ses parents étaient déjà âgés à sa naissance et qu’ils ont disparu alors qu’il était encore un enfant. Avant de mourir, son père l’a appelé et lui a dit : Mon fils, je n’aurai pas l’occasion de parfaire ton éducation, alors n’oublie jamais ce que je vais te dire. Chaque jour, Dieu est avec toi, et donc il n’y a pas grand-chose que tu aies à craindre42 . Lorsque, à son tour, il est devenu âgé, le Baal Shem a dit que dans tout ce qu’il avait fait dans sa vie, il n’avait jamais oublié cette parole : Il n’y a pas grand-chose que tu aies à craindre.

Si nous comprenons cette parole de la croix, peut-être pourrons-nous à notre tour dire : Il n’y a pas grand-chose que j’aie à craindre.

Lire l'introduction du Pasteur Antoine NOUIS
Les Intermèdes musicaux étaient extraits de :
 - Les 7 dernières paroles du Christ en croix ( Heinrich Schütz )
 - Pièces pour instrument seul, en la mineur ( Jean-Sébastien Bach )
 - Pièces pour instrument seul, en la mineur ( Jean-Sébastien Bach )
 - Johannes Passion Chorals ( Jean-Sébastien Bach )


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Introduction du Pasteur Antoine NOUIS, pour le volume "Sept paroles de vie"

 

Les méditations qui composent les différents chapitres de ce livre sont le texte, à peine modifié, des conférences du " Carême Protestant " qui ont été diffusées sur France Culture en mars-avril 2000.

Lorsqu’on m’a proposé de prendre en charge ces conférences, j’ai tout de suite pensé à une série de narrations que j’avais écrites pour une liturgie de Vendredi Saint. J’avais pris la liberté littéraire de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et deux femmes, et de leur donner la parole pour qu’ils expriment la façon dont ils ont entendu les sept dernières paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha. Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Ces narrations sont des prédications, c’est-à-dire qu’elles se situent du côté de l’interprétation et non de la source historique. Mais comme toutes prédications, elles ne font pas l’économie d’une lecture minutieuse du texte biblique, et d’un travail d’exégèse.

Si nous avons choisi ce procédé, c’est qu’il semble particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà de toutes les explications elle demeure un événement qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à expliquer la croix, nous courons le risque d’apprivoiser ce qui restera toujours de l’ordre de la folie et du scandaleux. En la racontant nous demeurons dans le domaine de l’interprétation, mais nous lui laissons de l’espace pour dépasser nos paroles.

Les épîtres de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche sur un autre thème qui, par définition, relève de l’indicible. Si la grâce est grâce, elle échappe à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir l’enfermer dans un système cohérent. Si la grâce ne peut pas s’expliquer, elle peut néanmoins se raconter. C’est ce que nous avons essayé de faire en suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles d’un mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de vie.

Pour les émissions du Carême, nous avons demandé aux comédiens de la troupe Sketch up d’interpréter ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable, Olivier Arnéra, pour les conseils qu’il m’a donnés afin d’adapter ces récits à une écriture radiophonique.

La seconde partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend des méditations qui essayent de développer et d’actualiser la parole des comédiens. Elles me donnent l’occasion de développer une théologie de la croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de la conversion, de l’absence et de la persévérance, de la quête de Dieu et de l’accomplissement des Écritures.

Puisque ce livre est la reprise des conférences de Carême, il me revient de remercier tous ceux qui m’ont accompagné dans ce travail. Les amis de l’Eglise de Paris-Annonciation qui ont eu à cœur de me laisser le temps nécessaire pour l’écriture, ma famille qui a pâti de mon manque de disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros travail de recherche pour l’illustration musicale et qui a déployé ses talents de comédien pour lire les citations.

Antoine NOUIS


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