Lhomme quon a crucifié aujourdhui ne métait pas inconnu. Comme je suis un des responsables de la sécurité à Jérusalem, jai un réseau dindicateurs qui me tient informé de ce qui se dit et se prépare en ville.
Une fois, je me suis même déplacé pour écouter le Nazaréen. Jai bien aimé ce quil a dit. Certes, je lai trouvé un peu idéaliste, mais ça a confirmé les rapports qui métaient parvenus : il nétait pas très dangereux pour lautorité romaine que je représente.
Aussi, lorsque jai reçu lordre de présider la crucifixion de trois malfaiteurs, et que jai appris quil était dans le lot, ça ma un peu étonné. Mais je me suis dit que Pilate devait avoir ses raisons.
Quand je lai vu, mes soldats sétaient déjà sérieusement occupés de lui et jai eu un peu honte de la façon dont il avait été traité. Jai tout de suite requis un passant pour porter sa croix. En marchant, je me disais que, sil avait été un citoyen romain, on ne laurait pas fouetté, ni crucifié. On laurait juste décapité, ce qui est tout de même plus humain.
Plus jy pense et plus je me dis que la terreur nest peut-être pas le meilleur moyen de gouverner les populations étrangères. Si, un jour, les Juifs se révoltent, il faudra défendre lordre romain, mais on laura un peu cherché.
A notre arrivée au lieu du Crâne, la foule était déjà là pour assister au supplice. Je nai jamais compris ce quil y avait dattirant dans le spectacle des crucifiés. Quy a-t-il donc au fond de lhomme pour quil aime entendre des condamnés hurler de haine et de douleur ?
Mes soldats ont déshabillé les condamnés et, nus, ils les ont cloués. Quand les croix ont été dressées, ils ont joué aux dés la tunique du Nazaréen. Elle était tachée de sang, mais son étoffe est fine.
Pilate a ordonné quon écrive au-dessus de sa croix : Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. Ça na aucun sens ! Je lai écouté, moi. Cétait une sorte de prophète qui parlait de lamour, du pardon... de la justice peut-être mais sûrement pas un agitateur politique.
A la différence des autres condamnés, celui quon appelle Jésus ne criait pas et ninsultait personne. Son silence était impressionnant et il faisait preuve dun courage quen tant quofficier romain je savais apprécier à sa juste valeur.
A midi il a commencé à faire de plus en plus sombre. Comme si la nuit venait poser son manteau sur la terre pour réclamer son dû ! Latmosphère était lourde et pesante.
Cest alors que le Nazaréen a dit dune voix forte : Eloï, Eloï, lama sabachtani ?
Il y a eu un frisson dans la foule.
Jai demandé à un Juif qui était à côté de moi de me traduire ce quil venait de dire. Il ma répondu que cétait le premier verset dun Psaume qui dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné ?
Jétais bouleversé. Lui, qui était pour moi une image du juste... abandonné de Dieu... Comment est-ce possible ? Jusquoù descendra-t-il donc ?
Il a encore dit deux ou trois mots, puis ses jambes se sont relâchées, ses bras se sont tendus, et jai compris que cétait la fin. Pendant quelques secondes la terre a tremblé, comme si les enfers souvraient pour mieux accueillir cet homme rejeté de tous... et même de son Dieu.
Des crucifixions, jen ai présidé plusieurs, mais celle-là était différente. Jamais personne nest mort comme le Nazaréen. Ça na aucun sens, mais je suis sûr que cet homme nétait pas quun prophète un peu idéaliste. Je crois vraiment quil était fils de Dieu.
Pourquoi un Dieu a-t-il été torturé entre deux malfaiteurs ? Pourquoi a-t-il fallu que ce soit moi qui préside cette mort injuste ? Je nen sais rien. La seule chose que je sais, cest que cette croix je ne suis pas près de loublier.
Et même si je dois chercher longtemps, je finirai par trouver ce quelle veut dire.
Si la théologie est le discours sur Dieu, il y a un moment où le discours nest plus possible, où lexplication na aucun sens.
Sur la croix, Jésus crie labandon de Dieu. Mais la foi dit que Jésus était Dieu. Comment Dieu peut-il être abandonné de Dieu ?
Ce cri nous met en impasse. Il nous induit en écoute, en contemplation sûrement pas en explication.
Un homme a parlé de ce cri : Elie Wiesel raconte Auschwitz.
Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place dappel, trois corbeaux noirs. Appel. Les SS, autour de nous, les mitrailleuses braquées ; la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés et parmi eux, le petit Pipel, lange aux yeux tristes.
Les SS paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs nétait pas une petite affaire. Le chef du camp a lu le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur lenfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. Lombre de la potence le recouvrait
Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nuds coulants.
Vive la liberté ! crièrent les deux adultes.
Le petit, lui se taisait.
Où est le Bon Dieu, où est-il ? demanda quelquun derrière moi.
Sur un signe du chef de camp, les trois chaises bascu-lèrent
Derrière moi, jentendis le même homme demander :
Où donc est Dieu ?
Et je sentais en moi une voix qui répondait :
Où est-il ? Le voici il est pendu ici, à cette potence.
Elie Wiesel conclut : Ce soir-là, la soupe avait un goût de cadavre35 .
Il ny a pas dintuition plus vraie, plus juste, du sens de la croix que cette réflexion du jeune Juif dAuschwitz qui voyait Dieu sur la potence.
Nous savons la croix, nous en parlons tous les ans au moment de ces conférences de Carême, mais nous avons toujours besoin de lapprendre. Elle échappe tellement à nos catégories et à nos pensées, que nous sommes en permanence menacés par la tentation de loublier ou de lappri-voiser.
Et pourtant, elle est le point ultime de lÉvangile, laboutissement de la révélation, laccomplissement de lincarnation.
Sil y a un reproche que lon ne peut pas faire à lÉvangile, cest de sévader hors de la réalité du monde.
Jésus est né dans une étable, et sa naissance a provoqué le massacre de nombreux enfants juifs de la part dun tyran appelé Hérode.
Devenu adulte, il a été rejeté par les religieux parce quil parlait très mal la langue de bois, il rappelait que Dieu était à la fois au-dessus et en dessous de ce quon disait de lui, quil était plus proche des pauvres de cur que des maîtres en religion. Il na pas fui la rencontre et la confrontation avec les malades, les rejetés, les exclus.
Il a connu la trahison la plus douloureuse, celle de ses amis. Même le martyre lui a été refusé : il na pas été condamné pour des motifs religieux, mais comme un vulgaire droit commun.
Sur la croix, il a vécu labandon de Dieu Oui, il est des moments où il faut se taire, écouter.
Si la croix ne sexplique, pas elle parle. Dans la violence de son cri nous pouvons entendre trois paroles.
Michel Bouttier a dit : Lhomme a la menuiserie dans le sang. Il voudrait dinstinct ajuster faute et souffrance. Quel soulagement si elles coulissaient lune sur lautre : nous posséderions enfin la clef de notre destin et la mort serait devenue raisonnable36 . Nous le savions déjà depuis Job mais, avec le cri de la croix, il y a un discours quon ne peut plus tenir, cest celui de la culpabilité des éprouvés.
Ce serait rassurant de penser que les épreuves sont la conséquence des fautes, mais un regard lucide sur la réalité montre que des justes sont éprouvés alors que des trafiquants de drogue sont en pleine santé.
A la croix, Jésus nest pas venu donner un sens, ni une explication, à la souffrance. Il a fait exactement linverse, il a dit quelle navait aucun sens. Devant une grande épreuve, il est naturel de penser : Quai-je fait à Dieu pour que cela marrive à moi ? Une méditation de la croix nous fait répondre : Tu nas rien fait à Dieu, dans ton épreuve il est sur la potence. Sa croix traverse ton chemin.
Paul Claudel a dit : Dieu nest pas venu supprimer la souffrance, il nest même pas venu lexpliquer, il est venu la remplir de sa présence. Cette citation ne va pas jusquau bout de la croix. Car lexpérience de Jésus, cest quau bout de la souffrance, il na pas rencontré Dieu mais labsence de Dieu : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné ? Pour nous, ce cri peut devenir parole despérance. Dans nos ténèbres les plus profondes, une petite lumière luit : Dieu partage notre propre cri, il vient habiter notre confrontation avec son absence. Aussi bas que nous descendions dans les bas-fonds de lhumanité, nous entendrons toujours ce cri qui rappelle que Dieu a visité les enfers de notre monde.
Enfin, en reconnaissant son Dieu dans lenfant pendu à la potence des nazis, Elie Wiesel fait écho à la parabole de lÉvangile dans laquelle Jésus dit quil était le pauvre qui a reçu un morceau de pain, lassoiffé à qui on a tendu un verre deau, létranger qui a été accueilli, le miséreux quon a vêtu, le prisonnier et le malade qui ont été visités37 .
Comme la dit le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer : Cela reste une expérience dune incomparable valeur que nous ayons appris à voir les grands événements de lhistoire du monde à partir den bas, de la perspective des exclus, des suspects, des maltraités, des sans-pouvoir, des opprimés, des bafoués.
S S S
Jésus est à la croix, abandonné de Dieu. Mais dans son épreuve il lance un cri, il prend la parole pour dire labandon de Dieu. Quand Jésus crie labsence de Dieu, il le fait encore devant Dieu.
Le rabbin Emil Fackenheim rapporte les conclusions de philosophes anglais après létude du passage biblique qui raconte la confrontation du prophète Elie avec des prêtres de Baal, sur le mont Carmel. Lhistoire est la suivante : Elie, un prophète resté fidèle au Dieu dIsraël, a lancé un défi aux prêtres de Baal qui sétaient multipliés en Israël. Ils devaient chacun tuer un buf, le mettre sur un autel, et invoquer son Dieu pour que le feu descende du ciel. Les prêtres de Baal ont commencé, ils ont multiplié les invocations pendant des heures, mais il ne sest rien passé. Ensuite Elie a adressé une simple prière à son Dieu et le feu est tombé du ciel
38 .Les philosophes qui ont étudié ce passage lont compris comme une sorte dexpérience devant prouver que cétait le Dieu dIsraël, et non Baal, qui contrôlait le monde physique. Cette épreuve était une sorte dacte précurseur des tests de la science moderne. Si le feu du ciel avait consumé le sacrifice offert à Baal, non seulement le peuple se serait rallié à son culte, mais Elie lui-même aurait suivi la même voie. Le rabbin Fackenheim commente cette conclusion en disant que ces doctes professeurs nont pas compris lessence du judaïsme. Si le feu avait consumé le sacrifice des prêtres de Baal, Elie naurait pas abandonné sa foi, il aurait dit : Jusquici, je nétais que presque seul. Désormais je suis entièrement seul, car Dieu ma abandonné lui aussi. Mais je resterai à mon poste
39 .Dans le judéo-christianisme, la foi nest pas une adhésion à la réalité, mais la protestation contre la réalité, chaque fois que cette réalité abîme lhumain. La première définition que la Bible donne de lhumain affirme quil a été créé à limage de Dieu. Cest pourquoi, lorsque des forces abîment lhomme, nous pouvons confesser que Dieu nest pas dans lévénement qui défigure, mais dans lhumain défiguré.
Quand Jésus dit son abandon de Dieu, il le dit encore devant Dieu, et, pour ce faire, il cite lÉcriture. Le cri : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné ? est le premier verset du psaume 22.
Dans le judaïsme, les psaumes ne sont pas repérés par leur numéro comme dans le christianisme, mais par leur première phrase. Ainsi celui que nous appelons Psaume 22, sera appelé : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné ? Il est donc possible quau-delà du cri dabandon, la parole de Jésus sur la croix dépasse ce simple verset pour englober la totalité du psaume.
Dans sa première partie, le psaume est la plainte de lhomme malade, épuisé, abandonné. Je vous propose den lire quelques extraits.
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné ?
Pourquoi restes-tu si loin, sans me secourir,
sans écouter ma plainte ?
Mon Dieu, je tappelle au secours,
mais tu ne réponds pas ;
et la nuit encore,
mais sans recevoir dapaisement
On me traite comme une vermine ;
je ne suis plus un homme.
Les gens minsultent,
tout le monde me méprise.
Tous ceux qui me voient se moquent de moi
Comme leau, je mécoule ;
tous mes membres se disloquent.
Mon cur est pareil à la cire,
il fond dans mes entrailles.
Jai la gorge complètement sèche,
ma langue colle à mon palais.
Tu mas placé au bord de la tombe.
Puisquil avait une telle prière à sa disposition, on comprend que Jésus lait prononcée à la croix. Le psaume lui a fourni les mots nécessaires pour rester devant Dieu malgré labandon. Elle a fourni à Jésus la prière de labsence qui est toujours préférable à labsence de prière.
Sur la croix, Jésus nous apprend que la prière nest pas la récitation de jolies formules bien pieuses devant Dieu, elle est la parole qui dit la vérité dune vie. Oui, la prière est dabord une prise de parole. Quand je prie les psaumes, les mots écrits il y a des milliers dannées peuvent entrer en résonance avec mes propres combats.
Mais il arrive aussi, et heureusement, que les psaumes soient en décalage par rapport à notre réalité humaine. Nous pouvons lire le psaume 22 en étant en bonne santé, sans avoir dennemis trop féroces et en vivant en harmonie avec notre entourage. A ce moment, la prière déborde notre réalité humaine pour nous faire entrer en communion avec ce que lhumanité compte de souffrance. En priant le psaume 22, nous partageons la prière de celui qui, en ce moment, est au fond dun lit de souffrance, de celui qui, sans force, est menacé par la poussière de la mort, de celui qui subit loppression des puissants.
Enfin il faut remarquer que le Psaume 22 bascule à un moment, quil passe de la plainte à la reconnaissance. Après avoir dit : Mon Dieu je tappelle et tu ne réponds pas, il dit : Tu mas répondu. Après avoir dit : Pourquoi mas-tu abandonné ? il dit : Le Seigneur na ni méprisé, ni rejeté le misérable accablé ; il ne sest pas détourné de lui, il a entendu son appel.
Est-ce que, dans sa récitation du psaume quil connaissait par cur, Jésus est allé jusquà cette dernière partie ? Nous ne pouvons répondre à cette question mais nous pouvons entendre que, lorsque nous disons notre vérité devant Dieu, lorsque nous ne cachons pas notre fardeau, il arrive que nous soyons déchargés et que, nous aussi, nous soyons capables de faire le chemin qui va de la plainte à la reconnaissance.
S S S
Nous verrons dans les semaines qui viennent, à lécoute des dernières paroles de la croix, que Jésus a fait le chemin qui va de la révolte à lacceptation, de labandon à la foi.
Vaclav Havel a dit : Il nous faut parfois tomber jusquau fond de la misère pour reconnaître la vérité, de même quil nous faut descendre au fond du puits pour apercevoir les étoiles
40 . Quand un homme, une femme, quand un peuple touche le fond de lépreuve et de lhorreur, il arrive quils trouvent dans leur désespoir une nouvelle énergie, quils se relèvent et quils témoignent dune foi et dun courage exemplaires.Je voudrais terminer cette méditation en donnant trois exemples.
Il y a dix ans, six jésuites qui vivaient en communauté ont été assassinés au Salvador. Un de mes amis, qui visitait les Églises de ce pays, ma raconté que ce meurtre collectif avait été comme un électrochoc qui a été à la base dun véritable réveil dans lÉglise. Malgré loppression qui subsistait, des centaines dhommes et de femmes se sont levés pour affirmer publiquement quils navaient plus peur. Ce témoignage est la confirmation a posteriori de la prédiction dun autre martyr de cette région. Monseigneur Romero disait avant son assassinat : Sils me tuent, je ressusciterai dans le peuple salvadorien, ils perdent leur temps.
Léonardo Boff est un prêtre brésilien, théologien de la libération. Dans un de ses livres il raconte : Jai vu un jour une femme plantée debout sur ses jambes, telle une Pietà ; son fils de quinze ans venait dêtre abattu par la police ; il était son fils unique et lui rapportait ce dont elle avait besoin, quil collectait quotidiennement dans les rebuts de la ville. Désespérée, déjà elle ne pleurait plus car elle navait plus de larmes ; mais elle était profondément triste. Je lui demandai : " Madame, croyez-vous toujours en Dieu ? " Alors elle me regarde, avec un regard droit, venu directement de celui qui doit être le divin dans sa tendresse : " Comment pourrais-je douter de Dieu, qui est mon Père ? A quoi maccrocherais-je si je ne pouvais compter sur le soutien de Dieu et me sentir entre ses mains ? "41
Le dernier exemple est fourni par notre ami Claudius, le centurion de lévangile dont nous avons entendu le témoignage. Pour lentendre, il faut savoir que lévangile de Marc est construit autour dun énorme quiproquo à propos de la croix. A trois reprises, Jésus annonce sa mort, et ses disciples vont tout simplement ne pas lentendre. Pour eux, le mot Christ et le mot croix sont absolument incompatibles lun avec lautre. Le mot Christ veut dire celui qui est oint, choisi par Dieu, béni de Dieu. Le mot croix parle, à linverse, de rejet, de malheur, de malédiction. Ces deux mots ne peuvent en aucun cas être associés. Le premier qui conjugue le mot Christ avec le mot croix est le centurion, alors que, dans lévangile de Marc, la seule parole quil a entendue de Jésus est : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné ? Comment, à partir dune simple parole dabandon, le centurion a-t-il confessé la foi chrétienne ? Cela procède du mystère du cheminement de lEsprit dans le cur dun homme. Mais nous pouvons entendre que, aussi bas quun homme puisse tomber, il a toujours une parole à sa disposition, fût-ce une parole dabandon. Cette parole est parfois lamorce dun chemin qui fait passer du désespoir au courage, et de labandon à la confession.
Le fondateur du mouvement hassidique sappelait rabbi Israël Baal Shem Tov. On dit que ses parents étaient déjà âgés à sa naissance et quils ont disparu alors quil était encore un enfant. Avant de mourir, son père la appelé et lui a dit : Mon fils, je naurai pas loccasion de parfaire ton éducation, alors noublie jamais ce que je vais te dire. Chaque jour, Dieu est avec toi, et donc il ny a pas grand-chose que tu aies à craindre
42 . Lorsque, à son tour, il est devenu âgé, le Baal Shem a dit que dans tout ce quil avait fait dans sa vie, il navait jamais oublié cette parole : Il ny a pas grand-chose que tu aies à craindre.Si nous comprenons cette parole de la croix, peut-être pourrons-nous à notre tour dire : Il ny a pas grand-chose que jaie à craindre.
Introduction du Pasteur Antoine NOUIS, pour le volume "Sept paroles de vie"
Les méditations qui composent les différents chapitres de ce livre sont le texte, à peine modifié, des conférences du " Carême Protestant " qui ont été diffusées sur France Culture en mars-avril 2000.
Lorsquon ma proposé de prendre en charge ces conférences, jai tout de suite pensé à une série de narrations que javais écrites pour une liturgie de Vendredi Saint. Javais pris la liberté littéraire de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et deux femmes, et de leur donner la parole pour quils expriment la façon dont ils ont entendu les sept dernières paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha. Quentendent-ils ? Que disent-ils ?
Ces narrations sont des prédications, cest-à-dire quelles se situent du côté de linterprétation et non de la source historique. Mais comme toutes prédications, elles ne font pas léconomie dune lecture minutieuse du texte biblique, et dun travail dexégèse.
Si nous avons choisi ce procédé, cest quil semble particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà de toutes les explications elle demeure un événement qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à expliquer la croix, nous courons le risque dapprivoiser ce qui restera toujours de lordre de la folie et du scandaleux. En la racontant nous demeurons dans le domaine de linterprétation, mais nous lui laissons de lespace pour dépasser nos paroles.
Les épîtres de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche sur un autre thème qui, par définition, relève de lindicible. Si la grâce est grâce, elle échappe à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir lenfermer dans un système cohérent. Si la grâce ne peut pas sexpliquer, elle peut néanmoins se raconter. Cest ce que nous avons essayé de faire en suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles dun mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de vie.
Pour les émissions du Carême, nous avons demandé aux comédiens de la troupe Sketch up dinterpréter ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable, Olivier Arnéra, pour les conseils quil ma donnés afin dadapter ces récits à une écriture radiophonique.
La seconde partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend des méditations qui essayent de développer et dactualiser la parole des comédiens. Elles me donnent loccasion de développer une théologie de la croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de la conversion, de labsence et de la persévérance, de la quête de Dieu et de laccomplissement des Écritures.
Puisque ce livre est la reprise des conférences de Carême, il me revient de remercier tous ceux qui mont accompagné dans ce travail. Les amis de lEglise de Paris-Annonciation qui ont eu à cur de me laisser le temps nécessaire pour lécriture, ma famille qui a pâti de mon manque de disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros travail de recherche pour lillustration musicale et qui a déployé ses talents de comédien pour lire les citations.