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     publié avec l’aimable autorisation de "Radio France", par LES BERGERS ET LES MAGES .

Prédication de Carême par le Pasteur Antoine NOUIS,
Eglise Réformée de France,
diffusion le 8 avril 2000 à 18 heure par "France Culture"


Sept paroles de vie


Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une autre femme
se retrouvent à la Croix. Qu'entendent-ils ? Que disent-ils ?

5 - NÉRÉE LA SAMARITAINE

Si je suis venue à Jérusalem, ce n’est certainement pas pour assister à une crucifixion, mais pour écouter Jésus que j’ai rencontré un jour au bord d’un puits.

Je me souviens parfaitement de cette journée à Sychar, en Samarie. A cette époque, j’étais perdue. J’en étais à mon cinquième mari et je ne savais plus ce qui était vrai ou faux, je ne faisais plus la différence entre le bien et le mal, le droit et le tordu.

Ce jour-là, il y avait un soleil de plomb et, à midi, j’étais sortie chercher de l’eau au puits de Jacob. Il était là, assis sur la margelle. Comme il avait soif, il m’a demandé à boire. J’étais étonnée qu’il ose m’adresser la parole. Il est Juif et moi Samaritaine, c’est un homme et je ne suis qu’une femme, c’était un maître religieux et moi je collectionnais les vrais, et les faux maris.

Nous avons engagé la conversation et il m’a parlé d’une eau vive, d’une eau qui étanchait notre soif en vérité... toutes les soifs, même les plus profondes. J’ai vite compris qu’il ne parlait pas seulement de l’eau du puits, mais d’une autre source, plus intime.

Voyant que c’était un homme de Dieu et qu’il n’avait pas peur de me parler, je l’ai interrogé sur la différence entre les Juifs et les Samaritains. On m’avait expliqué que nous, les Samaritains, nous devons adorer Dieu dans le sanctuaire du mont Garizim, alors que les Juifs le font dans le Temple de Jérusalem. Il m’a répondu que ces différences n’ont pas beaucoup d’importance car Dieu est Esprit. Il n’a pas besoin de maison ni de lieu sacré. Il vient habiter le cœur de ceux qui ont soif.

J’ai été bouleversée par ce Jésus qui faisait sauter les barrières entre les Juifs et les Samaritains, les hommes et les femmes, les maîtres et les esclaves. Pour lui, la seule question importante était : Quelle est ta soif ? Quelle est ta source ?

Quand j’ai appris qu’il allait à Jérusalem, j’ai décidé de l’y rejoindre. Je voulais encore l’écouter mais je suis arrivée trop tard. Il avait déjà été arrêté, et même condamné.

Je me suis renseignée pour connaître les motifs de son arrestation, on m’a répondu qu’ils étaient plutôt flous. On porte sur lui l’accusation absurde de vouloir détruire le Temple.

Il paraît qu’il y a quelques jours, il a fait un joli scandale en renversant les tables des changeurs du Temple et en chassant les vendeurs. Les prêtres qui vivent du revenu des sacrifices n’ont pas aimé qu’il touche à leur activité. Ils ont cherché un moyen de l’arrêter, discrètement. Ça n’a pas dû être très difficile car ils n’ont pas tardé à trouver une solution

Dans cette arrestation, j’entends un message très fort : le Nazaréen est allé jusqu’au bout de sa parole. Ce n’est pas dans le Temple qu’il faut adorer Dieu... Il a abattu les barrières de religion, pour qu’on puisse l’adorer... en vérité. A cause de cette Parole, aujourd’hui, il meurt sur une croix.

Je suis en face de cet homme qui est torturé pour être allé jusqu’au bout de sa vérité.
Je le regarde et je me souviens qu’il est le premier à avoir posé sur moi un vrai regard d’amour, sans convoitise ni arrière-pensée.

J’ai soudain l’impression qu’il m’a remarquée dans la foule qui est à ses pieds… mais il est exténué. En me regardant, il murmure un simple mot : J’ai soif. Il y a là une cruche remplie de vin aigre. Je prends une éponge, je l’imbibe, je la donne à un soldat qui la pique au bout d’une branche et lui donne à boire.

Mon geste est dérisoire, il va mourir... Mais, pour moi, il est le signe de tout ce qu’il m’a donné.

La première fois qu’il m’a demandé à boire, au puits de Jacob, ça a été l’occasion d’un recommencement dans ma vie. Aujourd’hui encore il a soif, à cause de la cruauté des hommes et des barrières imbéciles que les religieux ont élevées entre Dieu et ses enfants. Et cette soif-là, c’est aussi la mienne.


La brûlure de l’espérance

Un philosophe rationaliste est allé voir un maître spirituel et il le trouve en méditation devant un livre d’étude. Le sage ne semble pas avoir remarqué sa présence. Au bout d’un moment, il lève les yeux et dit : Peut-être est-ce vrai malgré tout ! Puis il se remet à son étude.

Lorsque le philosophe engage le débat, le maître répond : Les grands docteurs avec lesquels tu as discuté ont déjà perdu leur temps et leur salive avec toi, et tu n’as fait que rire de leurs paroles en t’en allant. Selon toi, ils n’étaient pas capables de poser sur cette table le Royaume de Dieu, ni Dieu lui-même. J’en suis, moi aussi, incapable. Alors je n’ai qu’une chose à te dire: Peut-être est-ce vrai malgré tout !

Le philosophe rationaliste veut formuler une réponse mais il ne le peut. Une seule parole, peut-être, retentit au fond de lui et le laisse sans mots43 .

Le mot peut-être est le premier mot de la foi. Il n’y a pas de foi qui ne commence par une quête, une soif, une interrogation. Dans le Premier Testament, le grand homme de la foi est Abraham, un midrash raconte le commencement de son questionnement spirituel.

Lorsqu’il était enfant, Abraham a été caché dans une grotte pour fuir la colère de Nemrod, le roi de Our, qui voulait le tuer. Devenu grand, Abraham sort de sa grotte, et s’interroge : Qui a créé le ciel, la terre, et moi-même ? Quand il voit le soleil se lever, il se dit que seul le maître du monde peut donner tant de lumière, et toute la journée il prie le soleil. Mais, le soir, le soleil se couche à l’ouest, et la lune se lève à l’est, entourée d’étoiles. Alors il se dit : C’est la lune qui a créé le ciel, la terre, et moi-même ; elle commande le soleil, et ces étoiles sont ses serviteurs. Toute la nuit, il reste en prière devant la lune. Mais, au matin, la lune se couche à l’ouest, et le soleil se lève à l’est. Alors Abraham dit : Le soleil et la lune n’ont aucun pouvoir, il y a un Dieu au-dessus d’eux.
C’est lui que je chercherai, je le prierai, et je me prosternerai devant lui
44 .

Les commentaires ajoutent qu’en scrutant le soleil, la lune et les étoiles, Abraham n’a pas trouvé Dieu, mais que, par le fait même qu’il ne l’a pas trouvé, la présence de Dieu s’est révélée à lui.

Nérée la Samaritaine a soif. Elle est en quête, en recherche, elle refuse de considérer que la réalité au sein de laquelle elle vit est inéluctable. Elle a une attitude religieuse.

Le fondement de la religion repose sur la soif, l’espérance, la quête de ce qu’on attend, la foi en ce que nous ne possédons pas. La lettre aux Hébreux l’exprime en ces termes : La foi est le fondement à partir duquel l’espérance est possible, et la conviction en des réalités invisibles45 .

Un théologien brésilien, Rubem Alves le dit de la façon suivante : L’intention de la religion n’est pas d’expliquer le monde. Elle naît justement d’une protestation contre ce monde qui peut être décrit ou expliqué par la science. La description scientifique, en se maintenant rigoureusement à l’intérieur des limites de la réalité instaurée, sacralise l’ordre établi. La religion, au contraire, est la voix d’une conscience qui ne peut trouver le repos dans le monde tel qu’il est, et qui a pour objet de la transcender46 .

L’expérience religieuse est existentielle, globale, elle concerne le centre de notre vie, elle rencontre nos désirs, nos attentes, notre quête, elle vient se nicher dans le jardin secret de notre intimité. C’est pourquoi l’expérience religieuse s’exprime dans le registre de la soif.

Avoir soif, c’est se tenir à égale distance entre le dogmatisme qui croit que nous avons toutes les réponses, et le scepticisme qui croit qu’il n’y a pas de réponse. Ni le dogmatisme ni le scepticisme ne posent de questions. Le dogmatisme est un orgueil intellectuel et le scepticisme un désespoir existentiel : ils se situent aux deux pôles d’une même ligne. Ils ont en commun de refuser d’écouter la soif, soit en l’inondant de réponses toutes faites, soit en l’asséchant en affirmant qu’il n’y a pas de réponse possible.

Pour le père de la philosophie, Socrate, cette attitude religieuse est à la base de la démarche philosophique. Lorsque l’oracle de Delphes le déclare l’homme le plus sage du monde il a la réaction suivante : Que peut signifier cette énigme ? En effet, je sais pertinemment que je ne suis sage en rien, dans les grandes choses comme dans les petites…Je fus longtemps intrigué en cherchant ce qu’il pouvait vouloir dire. Puis, je trouvai une façon de chercher à comprendre. C’était un peu comme ceci : j’allai voir quelqu’un parmi les gens qui avaient la réputation d’être sages… A l’examen, je me suis dit que cet homme passait pour tel auprès de bien des gens, et surtout qu’il s’estimait sage, mais qu’il ne l’était pas en réalité. Et j’essayai de lui montrer qu’il se croyait sage alors qu’il ne l’était pas. Comme résultat, il me prit en grippe, de même que plusieurs autres qui se trouvaient avec lui. Aussi m’éloignai-je en songeant que j’étais plus sage que cet homme. En fait, ni lui ni moi ne connaissons quelque chose de beau et de bon, mais il pense qu’il en connaît alors qu’il n’en connaît pas, tandis que je n’en connais pas et que je ne pense pas en connaître. Ainsi je suis plus sage uniquement sur ce point que je ne pense pas savoir ce que je ne sais pas47 

Avoir soif, c’est accueillir le manque qui est en nous. La foi inscrit la soif en tension avec l’Évangile.

Ce que dit l’Évangile aujourd’hui, c’est que Dieu aussi a soif. Le Dieu de la Bible n’est pas une puissance céleste, froide et muette, qui siègerait sur son trône en répandant par grâce des aumônes sur ses sujets. C’est un Dieu passionné pour l’homme et sa liberté.

Nérée la Samaritaine l’avait compris lors d’une première rencontre, au bord d’un puits. Ce qu’elle découvre à Jérusalem, c’est que la passion de Dieu pour la vie et l’humanité débouche sur une autre Passion… celle du Christ sur une croix.

S S S

Avoir soif, être en quête, espérer, attendre… ces attitudes qualifient la démarche de foi. Comme le dit le théologien Paul Tillich : Rien ne caractérise autant notre vie religieuse que ces images de Dieu fabriquées par nous. Je pense au théologien qui n’attend pas Dieu parce qu’il le possède enfermé dans une construction doctrinale. Je pense à l’étudiant en théologie qui n’attend pas Dieu parce qu’il le possède enfermé dans un manuel. Je pense à l’homme d’Eglise qui n’attend pas Dieu parce qu’il le possède enfermé dans une institution. Je pense au fidèle qui n’attend pas Dieu parce qu’il le possède enfermé dans sa propre expérience. Il n’est pas facile de supporter cette non-possession de Dieu, cette attente de Dieu... Il n’est pas facile de prêcher Dieu à des enfants et à des païens, à des sceptiques et à des athées, et de leur expliquer, en même temps, que nous-mêmes ne possédons pas Dieu, mais que nous l’attendons. Je suis convaincu que la résistance au christianisme vient pour une grande part de ce que les chrétiens, ouvertement ou non, élèvent la prétention de posséder Dieu et d’avoir ainsi perdu l’élément de l’attente.. Nous sommes plus forts quand nous attendons que quand nous possédons48 .

Les commentaires rabbiniques prétendent que les chérubins qui étaient sculptés sur l’arche de l’alliance avaient des visages d’enfants. Pourquoi ? Parce que le propre des enfants est de poser des questions, ils cherchent à savoir, à comprendre ce qui se passe. Quand on ne pose plus de questions, c’est qu’on est vieux… ou qu’on est mort !

Le judaïsme est la religion du questionnement. Dans le Seder, le déroulement du repas de la Pâque, un moment essentiel repose sur les quatre questions posées par le plus jeune des enfants sur les raisons de la fête. Le père de famille répond en racontant l’histoire de l’Exode. Il en profite pour donner le sens du repas. Le rituel envisage toutes les situations.
Il s’interroge :

– Que se passe-t-il s’il n’y a pas d’enfants ?

– Un adulte pose les questions, et un autre répond.

– Et si une personne est seule ?

– Elle pose quand même la question… et elle y répond.

Cette indication, qui peut paraître ridicule, est riche d’enseignements. Elle nous rappelle que le fait de poser la question a une valeur en tant que tel, à la limite la question est plus importante que la réponse.

Poser une question, c’est être en quête, c’est refuser d’oublier, ou d’inonder, la soif qui brûle au plus profond de chacun d’entre nous.

Dans le livre de la Genèse, lorsque Dieu maudit le serpent pour avoir induit le premier couple humain en tentation, il lui dit : Parce que tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les bestiaux et toutes les bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie49 .

Le serpent est condamné à manger de la poussière ; or la poussière est inépuisable sur la surface de la terre. Les commentaires se sont donc interrogés sur la nature de la malédiction : en quoi est-ce une punition d’être condamné à manger ce qui est inépuisable ? Ils ont répondu que la condamnation du serpent réside dans le fait qu’il n’aura plus jamais faim, plus jamais soif. Jamais il n’attendra, jamais il ne sera en quête, jamais il ne connaîtra le sens du mot espérer.

La croix nous rappelle que le Christ n’est pas une nourriture qui fait taire les interrogations, bien au contraire il aiguise notre propre soif pour poser des questions. Il est par excellence la question… comme la manne donnée au désert.

Lorsque le peuple est en marche vers sa libération, Dieu le nourrit à l’aide d’une sorte de givre qui recouvre la terre et qui a le goût d’un gâteau au miel. Lorsque les Hébreux découvrent cette nourriture, ils disent : Mân-hû ; qu’est-ce que c’est ?50  Cette interrogation les a conduits à donner le nom de manne à cette nourriture.

Dans le désert, le peuple s’est alimenté avec une nourriture qui avait le nom d’une question.

Lorsque la Bible parle, ce n’est pas pour apporter des réponses qui épuisent nos interrogations, mais pour nourrir et cultiver notre attente et notre espérance. C’est en effet le questionnement qui alimente toute invention de sens.

Nous retrouvons ici le sens des deux premiers commandements dans les dix paroles.

Le premier dit : Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’ai fait sortir d’Egypte, d’une maison de servitude.

Le second dit : Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face et tu ne te feras pas d’idoles.

La première parole, qui annonce toutes les autres, n’est pas un commandement au sens où nous l’entendons habituellement. Elle n’ordonne rien, elle affirme la libération de Dieu qui est première et antérieure à toutes les paroles que Dieu adresse à son peuple. Parce que l’homme a soif de cette libération, il est appelé à ne pas se faire d’idole, à ne pas se laisser enfermer par un Dieu qui ne serait pas un Dieu de liberté.

Or un Dieu qui aurait une réponse immédiate à toutes nos soifs ne serait pas un Dieu de liberté, mais un Dieu qui inviterait l’homme à le rejoindre dans le monde clos de sa religion.

En hébreu, pour dire l’article défini, on ajoute une lettre devant le mot. Cette même lettre est aussi la marque de l’interrogatif. Dans cette langue, poser une question c’est affirmer, et poser une affirmation, c’est encore interroger.

S S S

La soif est une question laissée ouverte devant Dieu. Il arrive qu’elle soit si vive qu’elle se transforme en une question posée à Dieu… voire contre Dieu.

Les grands hommes de la Bible ont tous eu soif, cela les a parfois conduits à interroger Dieu. Nous pouvons rappeler les termes d’une querelle rabbinique à propos de Noé.

La Bible dit que la génération de Noé était dépravée et que Noé était juste aux yeux de Dieu. La question est posée de savoir quelle était la nature de la justice de Noé. Noé est-il un très grand juste pour avoir su rester juste bien que vivant dans une génération dépravée, ou Noé n’était-il juste que relativement à sa génération, et s’il avait vécu à une autre époque, il n’aurait pas été remarqué51 ?

Ceux qui disent que la justice de Noé n’était que relative le comparent à Abraham. Ils disent qu’Abraham était un grand juste parce que, lorsque Dieu lui a dit : Je vais détruire Sodome, Abraham a discuté. Il a confronté Dieu à sa propre justice en répondant : S’il y a 50 justes à Sodome et que tu détruis la ville, ce ne sera pas juste52 . Alors que, lorsque Dieu a dit à Noé : Construis une arche car je vais détruire la terre, Noé s’est empressé de construire une arche.

A la fin du déluge, lorsque Noé est sorti de l’arche et qu’il a vu la dévastation, il s’est tourné vers Dieu et a dit : Tu as vu ce que tu as fait ? Dieu lui a alors répondu : Tu as du culot de me dire cela. Pendant 120 ans, j’ai attendu que tu intercèdes pour la Création, pour me faire revenir sur ma décision, mais toi tu étais bien trop occupé à construire ton arche.

Abraham était grand parce qu’il a discuté avec Dieu le sort de Sodome. Moïse était grand parce, quand Dieu lui a dit qu’il voulait détruire son peuple après l’épisode du veau d’or, il a plaidé la cause du peuple. Il a utilisé tous les arguments. Il a même mis Dieu face à ses propres contradictions en disant : Si tu détruis ton peuple, as-tu pensé à ce que diront les Egyptiens : Qui est ce Dieu qui emmène son peuple au désert pour mieux le détruire53 ?

Job a résumé la parole de ces grands justes lorsqu’il a dit : C’est Dieu que j’implore avec larmes. Puisse-t-il être l’arbitre entre l’homme et Dieu, comme un humain intervient pour un autre54 . Job appelle Dieu pour qu’il soit l’arbitre entre l’homme et Dieu.
Comme Abraham et Moïse, il s’interpose entre Dieu et l’homme pour défendre le monde contre une justice trop sévère. Dans ce procès, Dieu donnera raison à Job, comme il a donné raison à Abraham et à Moïse.

L’Église aujourd’hui est le rassemblement des hommes et des femmes qui ont soif, soif de sens et de liberté, soif de parole et de beauté. A cause de cette soif, nous sommes appelés à dire Dieu devant les hommes, mais aussi à dire les hommes devant Dieu. La vocation que Dieu nous adresse est d’être des pro-testants de la grâce, des hommes et des femmes capables d’affirmer la protestation de la grâce, face aux obscurités de notre monde.

Zvi Kolitz a écrit un petit livre qui raconte l’histoire d’un des derniers survivants du ghetto de Varsovie. Il imagine le testament de cet homme qu’il appelle Yossel Rakover. Avant de mourir, dans un dernier geste de désespoir, Yossel Rakover écrit une lettre qu’il adresse à Dieu. Elle se termine par un souvenir : Quand j’étais jeune, mon rabbi m’a maintes fois raconté l’histoire d’un Juif qui, avec sa femme et leur enfant, a fui l’inquisition espagnole. Il a pris la mer à bord d’un petit bateau, et réussi malgré la tempête à gagner un îlot rocailleux. Là, un éclair foudroie sa femme. Puis une tornade emporte l’enfant dans les flots. Seul, malheureux comme les pierres, les mains levées vers le ciel, le Juif s’adresse à Dieu : Dieu d’Israël, j’ai fui jusqu’ici pour pouvoir te servir librement, pour observer tes commandements et sanctifier ton nom. Mais toi, tu fais tout pour m’empêcher de croire en toi. Cependant, si tu penses réussir à me détourner du droit chemin par ces épreuves, je te crie : Tu en seras pour ta peine. Tu as beau m’offenser et me fustiger, je croirai toujours en toi55 .

 

Lire l'introduction du Pasteur Antoine NOUIS
Les Intermèdes musicaux étaient extraits de :
 - Les 7 dernières paroles du Christ en croix ( Heinrich Schütz )
 - Pièces pour instrument seul, en la mineur ( Jean-Sébastien Bach )
 - Pièces pour instrument seul, en la mineur ( Jean-Sébastien Bach )
 - Johannes Passion Chorals ( Jean-Sébastien Bach )


Carême Protestant - 27 rue de l'Annonciation - F 75016 Paris - FRANCE
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Introduction du Pasteur Antoine NOUIS, pour le volume "Sept paroles de vie"

 

Les méditations qui composent les différents chapitres de ce livre sont le texte, à peine modifié, des conférences du " Carême Protestant " qui ont été diffusées sur France Culture en mars-avril 2000.

Lorsqu’on m’a proposé de prendre en charge ces conférences, j’ai tout de suite pensé à une série de narrations que j’avais écrites pour une liturgie de Vendredi Saint. J’avais pris la liberté littéraire de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et deux femmes, et de leur donner la parole pour qu’ils expriment la façon dont ils ont entendu les sept dernières paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha. Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Ces narrations sont des prédications, c’est-à-dire qu’elles se situent du côté de l’interprétation et non de la source historique. Mais comme toutes prédications, elles ne font pas l’économie d’une lecture minutieuse du texte biblique, et d’un travail d’exégèse.

Si nous avons choisi ce procédé, c’est qu’il semble particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà de toutes les explications elle demeure un événement qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à expliquer la croix, nous courons le risque d’apprivoiser ce qui restera toujours de l’ordre de la folie et du scandaleux. En la racontant nous demeurons dans le domaine de l’interprétation, mais nous lui laissons de l’espace pour dépasser nos paroles.

Les épîtres de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche sur un autre thème qui, par définition, relève de l’indicible. Si la grâce est grâce, elle échappe à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir l’enfermer dans un système cohérent. Si la grâce ne peut pas s’expliquer, elle peut néanmoins se raconter. C’est ce que nous avons essayé de faire en suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles d’un mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de vie.

Pour les émissions du Carême, nous avons demandé aux comédiens de la troupe Sketch up d’interpréter ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable, Olivier Arnéra, pour les conseils qu’il m’a donnés afin d’adapter ces récits à une écriture radiophonique.

La seconde partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend des méditations qui essayent de développer et d’actualiser la parole des comédiens. Elles me donnent l’occasion de développer une théologie de la croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de la conversion, de l’absence et de la persévérance, de la quête de Dieu et de l’accomplissement des Écritures.

Puisque ce livre est la reprise des conférences de Carême, il me revient de remercier tous ceux qui m’ont accompagné dans ce travail. Les amis de l’Eglise de Paris-Annonciation qui ont eu à cœur de me laisser le temps nécessaire pour l’écriture, ma famille qui a pâti de mon manque de disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros travail de recherche pour l’illustration musicale et qui a déployé ses talents de comédien pour lire les citations.

Antoine NOUIS


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