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     publié avec l’aimable autorisation de "Radio France", par LES BERGERS ET LES MAGES .

Prédication de Carême par le Pasteur Antoine NOUIS,
Eglise Réformée de France,
diffusion le 15 avril 2000 à 18 heure par "France Culture"


Sept paroles de vie


Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une autre femme
se retrouvent à la Croix. Qu'entendent-ils ? Que disent-ils ?

6 - NICODÈME LE PHARISIEN

Qu’il est difficile, quand on est pharisien, de découvrir qu’on s’est trompé ! Cela fait des années, des décennies, que je fais des efforts pour vivre selon notre loi, pour faire en sorte que chacun de mes gestes et chacune de mes paroles soient conformes à la volonté de Dieu et aujourd’hui je me rends compte que je suis passé à côté de l’essentiel.

Tout a commencé il y a quelques mois, quand le Nazaréen était de passage à Jérusalem. J’étais intrigué par cet homme et son message. J’étais surtout impressionné par son attitude. Ce n’était pas qu’un prédicateur de talent, il rencontrait les gens, il priait pour eux et les guérissait de leurs infirmités. Il était souvent critiqué par mes amis pharisiens, mais moi, je me sentais attiré par lui car je trouvais qu’il y avait une certaine authenticité dans son attitude. Et puis, toutes ces guérisons… d’où venaient-elles ?

Je suis donc allé le voir, la nuit, le plus discrètement possible. Je ne voulais pas que les gens de la synagogue sachent que je lui avais parlé. Je voulais avoir une conversation sérieuse, une conversation en tête-à-tête, de rabbi à rabbi.

Je l’ai interrogé sur ses miracles et il m’a tout de suite répondu quelque chose que je n’ai pas très bien compris : il faudrait naître de nouveau pour vivre le royaume de Dieu. Naître de nouveau ? A mon âge, je ne peux plus faire abstraction de mon passé ni de mon expérience de la vie ! Que voulait-il dire ? Il m’a aussi parlé de l’Esprit qui est comme le vent qu’on ne peut enfermer dans aucun système, aucune pensée.

Lorsque j’ai quitté Jésus, j’avais écouté ce qu’il disait mais je ne l’avais pas entendu. Je restais avec mes interrogations. Pour moi, l’essentiel... ce n’était pas une question de nouvelle naissance, mais de connaissance de la Torah et d’obéissance. Comme j’avais du respect pour le Nazaréen et que je connaissais les sentiments des religieux à son égard, je lui ai conseillé de quitter Jérusalem et de rester en Galilée.

Mais il a fallu qu’il revienne et ce que je craignais est arrivé ; il a été emmené par les hommes du Sanhédrin. Je suis tout de suite allé voir Caïphe, le Grand Prêtre, pour lui demander pourquoi il l’avait fait arrêter et pour exiger qu’il ait un procès juste et équitable. Je voulais qu’on prenne le temps de l’écouter pour qu’il puisse se défendre. Caïphe m’a répondu que cette affaire l’ennuyait beaucoup. Les relations avec les Romains sont particulièrement tendues en ce moment, et il n’a aucune confiance en Pilate. Il a fait arrêter le Nazaréen pour le faire taire, afin d’apaiser les tensions. Si on n’intervient pas, la foule risque de se soulever et le procurateur romain enverra la troupe. On entrera alors dans le cycle de la violence… et là… nul ne sait jusqu’où ça peut nous entraîner. Dans les situations de crise, le rôle du Sanhédrin est de protéger ce qui peut encore l’être.

Caïphe m’a expliqué que lui-même avait plutôt de la sympathie pour ce jeune prophète, bien qu’il le trouve un peu exalté, mais que sa fonction lui demandait de rechercher le plus grand bien. S’il le faut, ne vaut-il pas mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que la nation tout entière soit épargnée ?

Ces propos ne m’ont pas vraiment rassuré.
Mais quand j’ai appris la façon dont le procès s’est déroulé, j’ai été profondément scandalisé.

C’est la raison pour laquelle je suis monté, moi aussi, au Mont du Crâne. Ce n’est pas que je doive me justifier, je n’aime pas les crucifixions. Mais le Nazaréen reste pour moi une question.

Quand je l’ai vu humilié, frappé, insulté, méprisé, j’ai tout de suite pensé à ce que disait le prophète Esaïe au sujet du serviteur de Dieu : Méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et habitué à la souffrance... ce sont nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos douleurs qu’il s’est chargé... Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.

Alors que je pensais à ce passage des Écritures, Jésus a dit : Tout est accompli. Comme si sa mort n’était pas qu’une pure injustice, mais qu’elle était aussi un aboutissement !

C’est à ce moment-là que tout est devenu limpide : C’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. La voilà, la clef qui me manquait : Le Nazaréen n’est pas un prophète qui parle de Dieu, c’est lui le serviteur dont parle le prophète, un serviteur envoyé pour porter nos souffrances et nous donner la paix.

Pourquoi a-t-il fallu sa mort pour que je comprenne enfin ce qu’il disait ouvertement de son vivant ?


L’accomplissement des Écritures

L’évangile de Jean s’ouvre sur une histoire de commencement : Au commencement était la parole

Cette parole représente le principe premier qui est à l’origine de la Création. L’évangile dit que la parole s’est faite chair ; elle est venue habiter le monde dans la personne de Jésus de Nazareth.

Aujourd’hui la parole meurt dans un dernier cri : Tout est accompli. Cette ultime parole annonce l’aboutissement d’un processus qui a commencé à la création du monde.

Dans le premier chapitre de la Genèse, lorsque Dieu a créé l’homme et la femme, il les a installés dans un monde en état de marche.

• Le premier couple vit dans le temps et l’espace, il contemple le ciel et marche sur la terre.

• Le soleil et la lune président le jour et la nuit, ils comptent les jours, les mois et les saisons.

• Les animaux sont des compagnons dans l’ordre du vivant, ils ont le végétal comme nourriture.

• Enfin, l’humain a reçu une vocation : il doit peupler la terre et cultiver la Création. Pour l’aider à accomplir cette vocation, Dieu lui a donné une loi, la Torah.

Pour expliquer le sens de la Torah, un sage a fait la comparaison suivante. L’humain est dans la situation d’un malheureux qui s’est égaré dans un labyrinthe inextricable, sans espoir de s’en sortir. De quelque côté qu’il se tourne, l’infortuné se cogne à une voie sans issue ou à un obstacle plein de danger. Cependant, perché en hauteur, se trouve un guide qui voit la situation dans son ensemble, qui connaît le labyrinthe par cœur et qui indique l’itinéraire de la sortie. Il donne au promeneur le plan du labyrinthe et lui trace le chemin à suivre. Mais que va faire ce dernier ? Va-t-il faire confiance au guide ou est-il trop fier pour suivre un plan qui ne vient pas de lui ?56 

La Torah est le guide que Dieu donne à l’humanité pour l’aider à accomplir sa vocation de peupler la terre et cultiver le jardin. Les commentaires rabbiniques disent que le don de la Loi sur le mont Sinaï représente l’aboutissement de la création. Au Sinaï, l’humanité est devenue adulte.

Dans la Bible, la relation de Dieu avec l’humanité est décrite en terme d’alliances.

La première est à la fin du déluge et son signe est l’arc-en-ciel. Dieu fait alliance avec l’ensemble du vivant et promet de ne plus détruire la terre. Le propre de cette alliance est d’être unilatérale. Dieu s’engage à stabiliser la création sans rien demander à l’humanité en échange.

Ensuite, Dieu fait une alliance avec Abraham, dont le signe est la circoncision ; mais l’alliance avec un grand A est celle du mont Sinaï. Dans cette alliance, le peuple est un véritable partenaire chargé d’apporter sa part en écoutant la Torah et en obéissant à ses prescriptions.

Pour entendre cette relation de Dieu avec son peuple, nous pouvons utiliser l’image d’une famille. Tant que les enfants sont petits, les parents font tout pour eux, ils les nourrissent et les protègent ; quand ils se promènent dans la rue, ils les tiennent par la main pour les empêcher de se faire écraser, et quand ils jouent ensemble, parfois ils modifient un peu les règles pour les laisser gagner. Mais, quand les enfants sont devenus grands, les parents aspirent à avoir avec eux une relation adulte, fondée sur la parole et la confiance.

Entre l’alliance de Noé, à la fin du déluge, et celle du Sinaï, nous sommes passés d’une relation unilatérale de Dieu pour l’humanité à une véritable relation de collaboration.

Pour typer cette évolution, les rabbins ont fait la comparaison entre l’Exode et la libération au temps de la reine Esther.

• L’Exode est la libération de l’esclavage. Pour donner la liberté à son peuple, Dieu a multiplié les miracles. Il est intervenu avec puissance pour ouvrir la mer et pour nourrir ses enfants dans le désert avec la manne.

• Dans l’histoire d’Esther, le peuple, en exil après la destruction du premier Temple, se retrouve dans une situation extrêmement grave. Il est menacé de génocide. La nation est sauvée par l’action conjointe d’Esther et de Mardochée, sans que le nom de Dieu n’intervienne dans l’histoire.

Les rabbins ont souligné que, dans la libération au temps d’Esther, Dieu n’a pas agi en faisant des miracles surnaturels, mais en parlant au cœur des hommes pour que ces derniers deviennent les agents de leur propre libération.

De Noé au Sinaï et de l’Exode à Esther, l’humanité devient adulte. Une des histoires les plus célèbres du Talmud est particulièrement éloquente pour évoquer cette évolution.

Rabbi Eliézer se dispute avec d’autres sages afin de savoir si un certain four, fait de tuiles et de sable, est soumis aux règles du pur et de l’impur.

Au bout d’un moment, rabbi Eliézer dit :

– Si j’ai raison, que ce caroubier le prouve.

Aussitôt le caroubier qui est dans la cour de la maison d’étude se déracine et se déplace de cent coudées.

Un caroubier ne prouve rien, disent les sages.

– Que ce cours d’eau prouve que j’ai raison ! insiste rabbi Eliézer.

L’eau du ruisseau se met à remonter la pente.

Un cours d’eau ne prouve rien, disent les sages.

– Alors ce seront les murs de la maison d’étude qui le prouveront !

Les murs commencent à s’incliner.
Ils vont s’effondrer lorsque rabbi Josué les apostrophe :

– De quel droit vous mêlez-vous aux discussions des sages ?

Les murs ne se sont pas écroulés par respect pour rabbi Josué, mais ils ne se sont pas redressés non plus par respect pour rabbi Eliézer. Dans une ultime tentative, rabbi Eliézer dit :

– Si mon jugement est le bon, que le ciel le confirme.

Aussitôt une voix céleste déclare :

– Qu’avez-vous à contester rabbi Eliézer ? C’est lui qui a raison !

A ces mots, rabbi Josué se lève et s’exclame :

Dans l’Ecriture il est dit : La Torah n’est pas dans les cieux57 .

Il voulait dire par là que la Torah a été donnée au mont Sinaï et que son application ne relève plus d’une voix céleste, mais de la majorité des sages.

Le Talmud conclut en disant que, quelque temps après cette histoire, un témoin de ce débat a rencontré le prophète Elie et lui a demandé comment Dieu avait réagi au moment de la protestation de rabbi Josué :

Dieu s’est exclamé en riant : mes enfants m’ont vaincu, mes enfants m’ont vaincu58 .

S S S

L’histoire du Talmud que nous avons entendue est de quelques décennies postérieures à la croix, mais elle demeure une très belle illustration de l’accomplissement que nous avons entendu dans la bouche de Jésus. A partir de la croix, notre regard sur Dieu ne peut plus être le même.

Revenons au commencement. En hébreu, la première lettre de la Bible, le beth, a la forme d’un carré ouvert vers l’avant, comme le C dans notre alphabet. Un commentaire explique que, si la Bible commence par la lettre beth, c’est qu’il ne nous est pas possible de savoir ce qu’il s’est passé avant la création, ni ce qu’il se passe au-dessus de la Création, ni en dessous. En revanche, nous pouvons nous interroger sur ce qu’il s’est passé depuis le commencement du monde.

Nous pouvons multiplier les hypothèses pour connaître Dieu, écouter les différentes théories sur son être, spéculer sur les preuves de son existence… nous demeurons dans le domaine de l’au-dessus, ou de l’en deçà, de la Création. Ce que l’Écriture nous invite à faire, c’est à déposer toutes nos théories afin de nous mettre à l’écoute de ce Dieu qui se révèle depuis le commencement. C’est ce Dieu-là qui, aujourd’hui, est pendu à la croix !

En hébreu, le mot créer veut aussi dire couper. Dire que Dieu crée, c’est dire qu’il sépare la Création de son créateur en lui donnant une certaine autonomie.

Quand un auteur écrit un livre, une fois qu’il a mis le point final et qu’il l’a donnée à son éditeur, son oeuvre lui échappe. Elle a pris son autonomie. Lorsqu’un lecteur lit le livre, il lui arrive d’éprouver des sentiments autres que ceux qu’a voulu mettre l’auteur. Il peut même être conduit à poser des actes, à prendre des engagements, qui n’étaient pas prévus par l’écrivain. Ce dernier peut alors prendre la parole et écrire des articles pour expliquer son propos, il ne peut empêcher un lecteur de trouver dans son livre autre chose que ce qu’il a voulu mettre.

Un des maîtres de la Kabbale, Rabbi Isaac Louria, s’est interrogé sur l’acte de création. Il s’est posé la question suivante : Comment peut-il y avoir un monde si Dieu est partout ? Si Dieu occupe tout l’espace, il n’y a plus de place pour le monde. Il a répondu en formulant une théorie qui porte le curieux nom de tsimtsoum, qui veut dire le retrait59 . Selon Louria, le premier acte créateur de Dieu a consisté à se retirer de lui-même et en lui-même, afin de libérer un espace au sein duquel le monde a pu advenir. Cette idée a été reprise par le poète Hölderlin qui a dit : Dieu a créé le monde comme la mer l’a fait des continents, en se retirant.

Pour que la Création existe, il ne faut pas que Dieu occupe toute la place. Nous retrouvons l’image des parents et des enfants. Pour que les enfants grandissent et développent leur personnalité, il faut que les parents acceptent de se retirer progressivement pour permettre l’épanouissement de leur progéniture.

L’idée même de Création suppose une autonomie et donc une limite à la mainmise du créateur sur la créature. Un des plus grands penseurs juifs contemporains, André Neher l’a exprimé dans ces mots : Dieu n’est pas absent (comme chez Aristote). Dieu n’est pas adversaire (comme dans les mythes). Dieu n’est pas "Tout" (rejet du panthéisme qui ne laisse plus de place à l’homme). Tout est en Dieu (panenthéisme), et c’est dans ce Tout que l’Homme a sa place privilégiée de coopérant à l’œuvre de Dieu.60 

Potentiellement, Dieu est tout puissant et il occupe toute la place, mais, parce qu’il est créateur, il a fait le choix de laisser une certaine autonomie à la Création. Il a fait le choix de ne pas être tout puissant dans les événements de notre monde, mais d’être simplement… tout présent (panenthéisme).

Ce mouvement de retrait connaît une étape supplémentaire dans l’incarnation de Dieu en Jésus de Nazareth. En devenant homme, Dieu renonce à une part de sa divinité pour permettre aux humains de vivre plus pleinement leur humanité. Cette démarche trouve un aboutissement à la croix qui représente la pointe ultime de l’incarnation61 .
Lorsque Jésus dit : Tout est accompli, il pose le point final à l’œuvre de création.

Tout au long des évangiles, les disciples attendent un Dieu qui occupe toute la place et qui les conduise sur le chemin de la puissance, mais Jésus leur présente une autre image, celle d’un Dieu qui renonce à ses prérogatives pour habiter au milieu de son peuple.

• Lorsque les disciples se demandent qui est le plus grand, Jésus leur répond que le plus grand n’est pas celui qui exerce un pouvoir, mais le petit, le serviteur de ses frères.

• Lors de son dernier repas, Jésus laisse en testament à ses disciples un signe. Il leur lave les pieds pour leur montrer comment il est maître et Seigneur.

• Aujourd’hui, Jésus meurt seul, abandonné de tous. A la croix, il opère un double décalage. Il abandonne radicalement toute prétention au pouvoir et à la domination ; et il vient habiter le lieu le plus bas et le plus obscur de notre humanité.

En disant : Tout est accompli, Jésus montre que la croix n’est pas une simple erreur judiciaire, mais qu’elle est l’aboutissement d’une démarche. A partir de ce point de l’histoire, l’horizon est dégagé. Dieu n’est plus un juge qui conserve jalousement ses prérogatives de Dieu du haut de son ciel, il a définitivement rejoint l’humanité. Il marche aux côtés de l’humain et l’invite à le retrouver, pas tant dans les sommets de ses victoires et de ses succès, que dans les creux de ses failles et de ses fardeaux.

 

S S S

 

Un homme aime beaucoup son pays. Avant de mourir, il demande à son fils de lui apporter un peu de terre afin qu’il puisse la serrer dans ses mains au moment de rendre l’âme. Il arrive devant les portes du ciel. Dieu l’accueille mais lui demande d’ouvrir les mains. L’homme refuse car il veut emporter sa terre avec lui. Il ne peut entrer et reste devant la porte.

Quelque temps après, Dieu revient et s’adresse à notre homme comme à un vieil ami : Allez, entre, il y a une place pour toi, il te suffit d’ouvrir les mains ! L’homme refuse encore.

Quelque temps plus tard, Dieu recommence et s’adresse à notre homme comme à un grand-père : Tu es bon et tu nous manques, accepte de lâcher ce que tu tiens ! Il le prend par la main et l’aide à marcher vers le paradis. L’homme est devenu très vieux, il ne contrôle plus ses mouvements. Au moment où il arrive devant les portes du ciel, ses forces l’abandonnent et il ne peut plus tenir sa main fermée. Il l’ouvre et laisse tomber la terre.

Il peut alors entrer. La première chose qu’il voit... est son pays tant aimé62 .

Cette histoire parle encore de la croix. De même que c’est en allant jusqu’au bout de son humanité que Jésus a accompli sa vocation divine, c’est en renonçant à nos possessions et à nos justifications que nous découvrons notre vraie humanité.

Un commentaire du livre de l’Ecclésiaste raconte que, lorsque l’homme vient au monde, ses mains sont fermées, comme pour dire : le monde entier est à moi, je veux l’avoir en ma possession. Quand il quitte le monde, ses mains sont tendues, comme pour dire : je n’ai rien en ma possession63 . Selon ce commentaire, le but de toute vie humaine, c’est apprendre à tendre les mains, apprendre que le plus important, ce ne sont ni nos bonnes actions ni nos possessions, mais l’offrande de mains ouvertes à ceux qui croisent notre route, ceux que nous aimons. Pour Jésus, l’accomplissement de sa vie s’inscrit dans la paix retrouvée, au-delà de l’abandon et de la soif.

Un des plus beaux passages du Premier Testament raconte le combat nocturne de Jacob avec un ange mystérieux. On ne sait pas très bien qui est l’ange, s’il est Dieu, le fantôme de son frère Esaü, ou lui-même. A la fin de la nuit, l’ange veut partir car le jour va naître mais Jacob le retient : Je ne te laisserai pas aller sans que tu ne m’aies béni ! L’ange le bénit et lui dit : Tu ne t’appelleras plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu as été vainqueur. Le soleil se lève et Jacob-Israël traverse le gué pour aller se réconcilier avec son frère. Il garde un souvenir de son combat : il boite de la hanche64 . Un poète juif contemporain, Claude Vigée, a dit de cette claudication qu’elle était une souffrance et une danse. Une souffrance parce que Jacob est blessé, mais une danse parce que dans sa blessure il a reçu un nouveau nom, une nouvelle identité. Il a fini son combat, il s’est désarmé, il a ouvert les mains, il peut aller à la rencontre de son frère.

La blessure de Jacob est une souffrance, mais c’est aussi une danse car elle est la signature de son combat, l’écriture de son nouveau nom, le sacrement de son identité.

Nos vies sont fragmentées entre nos désirs et nos déceptions, nos attentes et nos désillusions, nos espérances et nos amertumes. Si nous n’arrivons pas à faire le lien, la synthèse entre toutes nos contradictions, c’est que nous cherchons une issue par le haut, une solution par nos propres forces, notre intelligence et notre sagesse.

Le message de l’Évangile, c’est que la synthèse de notre vie est donnée, offerte… nous n’avons rien d’autre à faire qu’à ouvrir les mains pour accueillir ce Dieu qui nous a rejoints sur une croix.

L’Évangile nous appelle à déployer la stratégie des mains ouvertes, de la simplicité et de l’unité intérieure, du lâcher prise et de la confiance, que ce soit avec nous-mêmes, avec nos proches… et même nos ennemis !

Le patriarche Athénagoras, un sage orthodoxe, le dit à sa façon sous forme de témoignage : La guerre la plus dure, c’est la guerre contre soi-même. Il faut arriver à se désarmer. J’ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible. Mais je me suis désarmé. Je n’ai plus peur de rien, car l’amour chasse la peur. Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. J’accueille et je partage... J’ai renoncé au comparatif. Ce qui est bon, vrai, réel est toujours pour moi le meilleur. C’est pourquoi je n’ai pas peur. Quand on n’a plus rien, on n’a plus peur. Si l’on se désarme, si l’on se dépossède, si l’on s’ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors, Lui efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible.

Lire l'introduction du Pasteur Antoine NOUIS
Les Intermèdes musicaux étaient extraits de :
 - Les 7 dernières paroles du Christ en croix ( Heinrich Schütz )
 - L'offrande musicale, BWV 1079 ( Jean-Sébastien Bach )
 - L'offrande musicale, BWV 1079 ( Jean-Sébastien Bach )
 - Johannes Passion Chorals ( Jean-Sébastien Bach )


Carême Protestant - 27 rue de l'Annonciation - F 75016 Paris - FRANCE
Tél. mobile : 33 (0)6 09 59 04 04, Fax : 33 (0)1 40 72 62 69 , e-Mail : carempro

 

Introduction du Pasteur Antoine NOUIS, pour le volume "Sept paroles de vie"

 

Les méditations qui composent les différents chapitres de ce livre sont le texte, à peine modifié, des conférences du " Carême Protestant " qui ont été diffusées sur France Culture en mars-avril 2000.

Lorsqu’on m’a proposé de prendre en charge ces conférences, j’ai tout de suite pensé à une série de narrations que j’avais écrites pour une liturgie de Vendredi Saint. J’avais pris la liberté littéraire de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et deux femmes, et de leur donner la parole pour qu’ils expriment la façon dont ils ont entendu les sept dernières paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha. Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Ces narrations sont des prédications, c’est-à-dire qu’elles se situent du côté de l’interprétation et non de la source historique. Mais comme toutes prédications, elles ne font pas l’économie d’une lecture minutieuse du texte biblique, et d’un travail d’exégèse.

Si nous avons choisi ce procédé, c’est qu’il semble particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà de toutes les explications elle demeure un événement qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à expliquer la croix, nous courons le risque d’apprivoiser ce qui restera toujours de l’ordre de la folie et du scandaleux. En la racontant nous demeurons dans le domaine de l’interprétation, mais nous lui laissons de l’espace pour dépasser nos paroles.

Les épîtres de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche sur un autre thème qui, par définition, relève de l’indicible. Si la grâce est grâce, elle échappe à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir l’enfermer dans un système cohérent. Si la grâce ne peut pas s’expliquer, elle peut néanmoins se raconter. C’est ce que nous avons essayé de faire en suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles d’un mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de vie.

Pour les émissions du Carême, nous avons demandé aux comédiens de la troupe Sketch up d’interpréter ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable, Olivier Arnéra, pour les conseils qu’il m’a donnés afin d’adapter ces récits à une écriture radiophonique.

La seconde partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend des méditations qui essayent de développer et d’actualiser la parole des comédiens. Elles me donnent l’occasion de développer une théologie de la croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de la conversion, de l’absence et de la persévérance, de la quête de Dieu et de l’accomplissement des Écritures.

Puisque ce livre est la reprise des conférences de Carême, il me revient de remercier tous ceux qui m’ont accompagné dans ce travail. Les amis de l’Eglise de Paris-Annonciation qui ont eu à cœur de me laisser le temps nécessaire pour l’écriture, ma famille qui a pâti de mon manque de disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros travail de recherche pour l’illustration musicale et qui a déployé ses talents de comédien pour lire les citations.

Antoine NOUIS


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