Tout a commencé il y a quelques mois, quand le Nazaréen était de passage à Jérusalem. Jétais intrigué par cet homme et son message. Jétais surtout impressionné par son attitude. Ce nétait pas quun prédicateur de talent, il rencontrait les gens, il priait pour eux et les guérissait de leurs infirmités. Il était souvent critiqué par mes amis pharisiens, mais moi, je me sentais attiré par lui car je trouvais quil y avait une certaine authenticité dans son attitude. Et puis, toutes ces guérisons doù venaient-elles ?
Je suis donc allé le voir, la nuit, le plus discrètement possible. Je ne voulais pas que les gens de la synagogue sachent que je lui avais parlé. Je voulais avoir une conversation sérieuse, une conversation en tête-à-tête, de rabbi à rabbi.
Je lai interrogé sur ses miracles et il ma tout de suite répondu quelque chose que je nai pas très bien compris : il faudrait naître de nouveau pour vivre le royaume de Dieu. Naître de nouveau ? A mon âge, je ne peux plus faire abstraction de mon passé ni de mon expérience de la vie ! Que voulait-il dire ? Il ma aussi parlé de lEsprit qui est comme le vent quon ne peut enfermer dans aucun système, aucune pensée.
Lorsque jai quitté Jésus, javais écouté ce quil disait mais je ne lavais pas entendu. Je restais avec mes interrogations. Pour moi, lessentiel... ce nétait pas une question de nouvelle naissance, mais de connaissance de la Torah et dobéissance. Comme javais du respect pour le Nazaréen et que je connaissais les sentiments des religieux à son égard, je lui ai conseillé de quitter Jérusalem et de rester en Galilée.
Mais il a fallu quil revienne et ce que je craignais est arrivé ; il a été emmené par les hommes du Sanhédrin. Je suis tout de suite allé voir Caïphe, le Grand Prêtre, pour lui demander pourquoi il lavait fait arrêter et pour exiger quil ait un procès juste et équitable. Je voulais quon prenne le temps de lécouter pour quil puisse se défendre. Caïphe ma répondu que cette affaire lennuyait beaucoup. Les relations avec les Romains sont particulièrement tendues en ce moment, et il na aucune confiance en Pilate. Il a fait arrêter le Nazaréen pour le faire taire, afin dapaiser les tensions. Si on nintervient pas, la foule risque de se soulever et le procurateur romain enverra la troupe. On entrera alors dans le cycle de la violence et là nul ne sait jusquoù ça peut nous entraîner. Dans les situations de crise, le rôle du Sanhédrin est de protéger ce qui peut encore lêtre.
Caïphe ma expliqué que lui-même avait plutôt de la sympathie pour ce jeune prophète, bien quil le trouve un peu exalté, mais que sa fonction lui demandait de rechercher le plus grand bien. Sil le faut, ne vaut-il pas mieux quun seul homme meure pour le peuple, et que la nation tout entière soit épargnée ?
Ces propos ne mont pas vraiment rassuré.
Mais quand jai appris la façon dont le procès sest déroulé, jai été profondément scandalisé.
Cest la raison pour laquelle je suis monté, moi aussi, au Mont du Crâne. Ce nest pas que je doive me justifier, je naime pas les crucifixions. Mais le Nazaréen reste pour moi une question.
Quand je lai vu humilié, frappé, insulté, méprisé, jai tout de suite pensé à ce que disait le prophète Esaïe au sujet du serviteur de Dieu : Méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et habitué à la souffrance... ce sont nos souffrances quil a portées, cest de nos douleurs quil sest chargé... Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et cest par ses meurtrissures que nous sommes guéris.
Alors que je pensais à ce passage des Écritures, Jésus a dit : Tout est accompli. Comme si sa mort nétait pas quune pure injustice, mais quelle était aussi un aboutissement !
Cest à ce moment-là que tout est devenu limpide : Cest par ses meurtrissures que nous sommes guéris. La voilà, la clef qui me manquait : Le Nazaréen nest pas un prophète qui parle de Dieu, cest lui le serviteur dont parle le prophète, un serviteur envoyé pour porter nos souffrances et nous donner la paix.
Pourquoi a-t-il fallu sa mort pour que je comprenne enfin ce quil disait ouvertement de son vivant ?
Lévangile de Jean souvre sur une histoire de commencement : Au commencement était la parole
Cette parole représente le principe premier qui est à lorigine de la Création. Lévangile dit que la parole sest faite chair ; elle est venue habiter le monde dans la personne de Jésus de Nazareth.
Aujourdhui la parole meurt dans un dernier cri : Tout est accompli. Cette ultime parole annonce laboutissement dun processus qui a commencé à la création du monde.
Dans le premier chapitre de la Genèse, lorsque Dieu a créé lhomme et la femme, il les a installés dans un monde en état de marche.
Le premier couple vit dans le temps et lespace, il contemple le ciel et marche sur la terre.
Le soleil et la lune président le jour et la nuit, ils comptent les jours, les mois et les saisons.
Les animaux sont des compagnons dans lordre du vivant, ils ont le végétal comme nourriture.
Enfin, lhumain a reçu une vocation : il doit peupler la terre et cultiver la Création. Pour laider à accomplir cette vocation, Dieu lui a donné une loi, la Torah.Pour expliquer le sens de la Torah, un sage a fait la comparaison suivante. Lhumain est dans la situation dun malheureux qui sest égaré dans un labyrinthe inextricable, sans espoir de sen sortir. De quelque côté quil se tourne, linfortuné se cogne à une voie sans issue ou à un obstacle plein de danger. Cependant, perché en hauteur, se trouve un guide qui voit la situation dans son ensemble, qui connaît le labyrinthe par cur et qui indique litinéraire de la sortie. Il donne au promeneur le plan du labyrinthe et lui trace le chemin à suivre. Mais que va faire ce dernier ? Va-t-il faire confiance au guide ou est-il trop fier pour suivre un plan qui ne vient pas de lui ?
56La Torah est le guide que Dieu donne à lhumanité pour laider à accomplir sa vocation de peupler la terre et cultiver le jardin. Les commentaires rabbiniques disent que le don de la Loi sur le mont Sinaï représente laboutissement de la création. Au Sinaï, lhumanité est devenue adulte.
Dans la Bible, la relation de Dieu avec lhumanité est décrite en terme dalliances.
La première est à la fin du déluge et son signe est larc-en-ciel. Dieu fait alliance avec lensemble du vivant et promet de ne plus détruire la terre. Le propre de cette alliance est dêtre unilatérale. Dieu sengage à stabiliser la création sans rien demander à lhumanité en échange.
Ensuite, Dieu fait une alliance avec Abraham, dont le signe est la circoncision ; mais lalliance avec un grand A est celle du mont Sinaï. Dans cette alliance, le peuple est un véritable partenaire chargé dapporter sa part en écoutant la Torah et en obéissant à ses prescriptions.
Pour entendre cette relation de Dieu avec son peuple, nous pouvons utiliser limage dune famille. Tant que les enfants sont petits, les parents font tout pour eux, ils les nourrissent et les protègent ; quand ils se promènent dans la rue, ils les tiennent par la main pour les empêcher de se faire écraser, et quand ils jouent ensemble, parfois ils modifient un peu les règles pour les laisser gagner. Mais, quand les enfants sont devenus grands, les parents aspirent à avoir avec eux une relation adulte, fondée sur la parole et la confiance.
Entre lalliance de Noé, à la fin du déluge, et celle du Sinaï, nous sommes passés dune relation unilatérale de Dieu pour lhumanité à une véritable relation de collaboration.
Pour typer cette évolution, les rabbins ont fait la comparaison entre lExode et la libération au temps de la reine Esther.
LExode est la libération de lesclavage. Pour donner la liberté à son peuple, Dieu a multiplié les miracles. Il est intervenu avec puissance pour ouvrir la mer et pour nourrir ses enfants dans le désert avec la manne.
Dans lhistoire dEsther, le peuple, en exil après la destruction du premier Temple, se retrouve dans une situation extrêmement grave. Il est menacé de génocide. La nation est sauvée par laction conjointe dEsther et de Mardochée, sans que le nom de Dieu nintervienne dans lhistoire.
Les rabbins ont souligné que, dans la libération au temps dEsther, Dieu na pas agi en faisant des miracles surnaturels, mais en parlant au cur des hommes pour que ces derniers deviennent les agents de leur propre libération.
De Noé au Sinaï et de lExode à Esther, lhumanité devient adulte. Une des histoires les plus célèbres du Talmud est particulièrement éloquente pour évoquer cette évolution.
Rabbi Eliézer se dispute avec dautres sages afin de savoir si un certain four, fait de tuiles et de sable, est soumis aux règles du pur et de limpur.
Au bout dun moment, rabbi Eliézer dit :
Si jai raison, que ce caroubier le prouve.
Aussitôt le caroubier qui est dans la cour de la maison détude se déracine et se déplace de cent coudées.
Un caroubier ne prouve rien, disent les sages.
Que ce cours deau prouve que jai raison ! insiste rabbi Eliézer.
Leau du ruisseau se met à remonter la pente.
Un cours deau ne prouve rien, disent les sages.
Alors ce seront les murs de la maison détude qui le prouveront !
Les murs commencent à sincliner.
Ils vont seffondrer lorsque rabbi Josué les apostrophe :
De quel droit vous mêlez-vous aux discussions des sages ?
Les murs ne se sont pas écroulés par respect pour rabbi Josué, mais ils ne se sont pas redressés non plus par respect pour rabbi Eliézer. Dans une ultime tentative, rabbi Eliézer dit :
Si mon jugement est le bon, que le ciel le confirme.
Aussitôt une voix céleste déclare :
Quavez-vous à contester rabbi Eliézer ? Cest lui qui a raison !
A ces mots, rabbi Josué se lève et sexclame :
Dans lEcriture il est dit : La Torah nest pas dans les cieux
57 .Il voulait dire par là que la Torah a été donnée au mont Sinaï et que son application ne relève plus dune voix céleste, mais de la majorité des sages.
Le Talmud conclut en disant que, quelque temps après cette histoire, un témoin de ce débat a rencontré le prophète Elie et lui a demandé comment Dieu avait réagi au moment de la protestation de rabbi Josué :
Dieu sest exclamé en riant : mes enfants mont vaincu, mes enfants mont vaincu
58 .S S S
Lhistoire du Talmud que nous avons entendue est de quelques décennies postérieures à la croix, mais elle demeure une très belle illustration de laccomplissement que nous avons entendu dans la bouche de Jésus. A partir de la croix, notre regard sur Dieu ne peut plus être le même.
Revenons au commencement. En hébreu, la première lettre de la Bible, le beth, a la forme dun carré ouvert vers lavant, comme le C dans notre alphabet. Un commentaire explique que, si la Bible commence par la lettre beth, cest quil ne nous est pas possible de savoir ce quil sest passé avant la création, ni ce quil se passe au-dessus de la Création, ni en dessous. En revanche, nous pouvons nous interroger sur ce quil sest passé depuis le commencement du monde.
Nous pouvons multiplier les hypothèses pour connaître Dieu, écouter les différentes théories sur son être, spéculer sur les preuves de son existence nous demeurons dans le domaine de lau-dessus, ou de len deçà, de la Création. Ce que lÉcriture nous invite à faire, cest à déposer toutes nos théories afin de nous mettre à lécoute de ce Dieu qui se révèle depuis le commencement. Cest ce Dieu-là qui, aujourdhui, est pendu à la croix !
En hébreu, le mot créer veut aussi dire couper. Dire que Dieu crée, cest dire quil sépare la Création de son créateur en lui donnant une certaine autonomie.
Quand un auteur écrit un livre, une fois quil a mis le point final et quil la donnée à son éditeur, son oeuvre lui échappe. Elle a pris son autonomie. Lorsquun lecteur lit le livre, il lui arrive déprouver des sentiments autres que ceux qua voulu mettre lauteur. Il peut même être conduit à poser des actes, à prendre des engagements, qui nétaient pas prévus par lécrivain. Ce dernier peut alors prendre la parole et écrire des articles pour expliquer son propos, il ne peut empêcher un lecteur de trouver dans son livre autre chose que ce quil a voulu mettre.
Un des maîtres de la Kabbale, Rabbi Isaac Louria, sest interrogé sur lacte de création. Il sest posé la question suivante : Comment peut-il y avoir un monde si Dieu est partout ? Si Dieu occupe tout lespace, il ny a plus de place pour le monde. Il a répondu en formulant une théorie qui porte le curieux nom de tsimtsoum, qui veut dire le retrait
59 . Selon Louria, le premier acte créateur de Dieu a consisté à se retirer de lui-même et en lui-même, afin de libérer un espace au sein duquel le monde a pu advenir. Cette idée a été reprise par le poète Hölderlin qui a dit : Dieu a créé le monde comme la mer la fait des continents, en se retirant.Pour que la Création existe, il ne faut pas que Dieu occupe toute la place. Nous retrouvons limage des parents et des enfants. Pour que les enfants grandissent et développent leur personnalité, il faut que les parents acceptent de se retirer progressivement pour permettre lépanouissement de leur progéniture.
Lidée même de Création suppose une autonomie et donc une limite à la mainmise du créateur sur la créature. Un des plus grands penseurs juifs contemporains, André Neher la exprimé dans ces mots : Dieu nest pas absent (comme chez Aristote). Dieu nest pas adversaire (comme dans les mythes). Dieu nest pas "Tout" (rejet du panthéisme qui ne laisse plus de place à lhomme). Tout est en Dieu (panenthéisme), et cest dans ce Tout que lHomme a sa place privilégiée de coopérant à luvre de Dieu.
60Potentiellement, Dieu est tout puissant et il occupe toute la place, mais, parce quil est créateur, il a fait le choix de laisser une certaine autonomie à la Création. Il a fait le choix de ne pas être tout puissant dans les événements de notre monde, mais dêtre simplement tout présent (panenthéisme).
Ce mouvement de retrait connaît une étape supplémentaire dans lincarnation de Dieu en Jésus de Nazareth. En devenant homme, Dieu renonce à une part de sa divinité pour permettre aux humains de vivre plus pleinement leur humanité. Cette démarche trouve un aboutissement à la croix qui représente la pointe ultime de lincarnation
61 .Tout au long des évangiles, les disciples attendent un Dieu qui occupe toute la place et qui les conduise sur le chemin de la puissance, mais Jésus leur présente une autre image, celle dun Dieu qui renonce à ses prérogatives pour habiter au milieu de son peuple.
Lorsque les disciples se demandent qui est le plus grand, Jésus leur répond que le plus grand nest pas celui qui exerce un pouvoir, mais le petit, le serviteur de ses frères.
Lors de son dernier repas, Jésus laisse en testament à ses disciples un signe. Il leur lave les pieds pour leur montrer comment il est maître et Seigneur.
Aujourdhui, Jésus meurt seul, abandonné de tous. A la croix, il opère un double décalage. Il abandonne radicalement toute prétention au pouvoir et à la domination ; et il vient habiter le lieu le plus bas et le plus obscur de notre humanité.
En disant : Tout est accompli, Jésus montre que la croix nest pas une simple erreur judiciaire, mais quelle est laboutissement dune démarche. A partir de ce point de lhistoire, lhorizon est dégagé. Dieu nest plus un juge qui conserve jalousement ses prérogatives de Dieu du haut de son ciel, il a définitivement rejoint lhumanité. Il marche aux côtés de lhumain et linvite à le retrouver, pas tant dans les sommets de ses victoires et de ses succès, que dans les creux de ses failles et de ses fardeaux.
S S S
Un homme aime beaucoup son pays. Avant de mourir, il demande à son fils de lui apporter un peu de terre afin quil puisse la serrer dans ses mains au moment de rendre lâme. Il arrive devant les portes du ciel. Dieu laccueille mais lui demande douvrir les mains. Lhomme refuse car il veut emporter sa terre avec lui. Il ne peut entrer et reste devant la porte.
Quelque temps après, Dieu revient et sadresse à notre homme comme à un vieil ami : Allez, entre, il y a une place pour toi, il te suffit douvrir les mains ! Lhomme refuse encore.
Quelque temps plus tard, Dieu recommence et sadresse à notre homme comme à un grand-père : Tu es bon et tu nous manques, accepte de lâcher ce que tu tiens ! Il le prend par la main et laide à marcher vers le paradis. Lhomme est devenu très vieux, il ne contrôle plus ses mouvements. Au moment où il arrive devant les portes du ciel, ses forces labandonnent et il ne peut plus tenir sa main fermée. Il louvre et laisse tomber la terre.
Il peut alors entrer. La première chose quil voit... est son pays tant aimé
62 .Cette histoire parle encore de la croix. De même que cest en allant jusquau bout de son humanité que Jésus a accompli sa vocation divine, cest en renonçant à nos possessions et à nos justifications que nous découvrons notre vraie humanité.
Un commentaire du livre de lEcclésiaste raconte que, lorsque lhomme vient au monde, ses mains sont fermées, comme pour dire : le monde entier est à moi, je veux lavoir en ma possession. Quand il quitte le monde, ses mains sont tendues, comme pour dire : je nai rien en ma possession
63 . Selon ce commentaire, le but de toute vie humaine, cest apprendre à tendre les mains, apprendre que le plus important, ce ne sont ni nos bonnes actions ni nos possessions, mais loffrande de mains ouvertes à ceux qui croisent notre route, ceux que nous aimons. Pour Jésus, laccomplissement de sa vie sinscrit dans la paix retrouvée, au-delà de labandon et de la soif.Un des plus beaux passages du Premier Testament raconte le combat nocturne de Jacob avec un ange mystérieux. On ne sait pas très bien qui est lange, sil est Dieu, le fantôme de son frère Esaü, ou lui-même. A la fin de la nuit, lange veut partir car le jour va naître mais Jacob le retient : Je ne te laisserai pas aller sans que tu ne maies béni ! Lange le bénit et lui dit : Tu ne tappelleras plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu as été vainqueur. Le soleil se lève et Jacob-Israël traverse le gué pour aller se réconcilier avec son frère. Il garde un souvenir de son combat : il boite de la hanche
64 . Un poète juif contemporain, Claude Vigée, a dit de cette claudication quelle était une souffrance et une danse. Une souffrance parce que Jacob est blessé, mais une danse parce que dans sa blessure il a reçu un nouveau nom, une nouvelle identité. Il a fini son combat, il sest désarmé, il a ouvert les mains, il peut aller à la rencontre de son frère.La blessure de Jacob est une souffrance, mais cest aussi une danse car elle est la signature de son combat, lécriture de son nouveau nom, le sacrement de son identité.
Nos vies sont fragmentées entre nos désirs et nos déceptions, nos attentes et nos désillusions, nos espérances et nos amertumes. Si nous narrivons pas à faire le lien, la synthèse entre toutes nos contradictions, cest que nous cherchons une issue par le haut, une solution par nos propres forces, notre intelligence et notre sagesse.
Le message de lÉvangile, cest que la synthèse de notre vie est donnée, offerte nous navons rien dautre à faire quà ouvrir les mains pour accueillir ce Dieu qui nous a rejoints sur une croix.
LÉvangile nous appelle à déployer la stratégie des mains ouvertes, de la simplicité et de lunité intérieure, du lâcher prise et de la confiance, que ce soit avec nous-mêmes, avec nos proches et même nos ennemis !
Le patriarche Athénagoras, un sage orthodoxe, le dit à sa façon sous forme de témoignage : La guerre la plus dure, cest la guerre contre soi-même. Il faut arriver à se désarmer. Jai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible. Mais je me suis désarmé. Je nai plus peur de rien, car lamour chasse la peur. Je suis désarmé de la volonté davoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. Jaccueille et je partage... Jai renoncé au comparatif. Ce qui est bon, vrai, réel est toujours pour moi le meilleur. Cest pourquoi je nai pas peur. Quand on na plus rien, on na plus peur. Si lon se désarme, si lon se dépossède, si lon souvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors, Lui efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible.
Introduction du Pasteur Antoine NOUIS, pour le volume "Sept paroles de vie"
Les méditations qui composent les différents chapitres de ce livre sont le texte, à peine modifié, des conférences du " Carême Protestant " qui ont été diffusées sur France Culture en mars-avril 2000.
Lorsquon ma proposé de prendre en charge ces conférences, jai tout de suite pensé à une série de narrations que javais écrites pour une liturgie de Vendredi Saint. Javais pris la liberté littéraire de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et deux femmes, et de leur donner la parole pour quils expriment la façon dont ils ont entendu les sept dernières paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha. Quentendent-ils ? Que disent-ils ?
Ces narrations sont des prédications, cest-à-dire quelles se situent du côté de linterprétation et non de la source historique. Mais comme toutes prédications, elles ne font pas léconomie dune lecture minutieuse du texte biblique, et dun travail dexégèse.
Si nous avons choisi ce procédé, cest quil semble particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà de toutes les explications elle demeure un événement qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à expliquer la croix, nous courons le risque dapprivoiser ce qui restera toujours de lordre de la folie et du scandaleux. En la racontant nous demeurons dans le domaine de linterprétation, mais nous lui laissons de lespace pour dépasser nos paroles.
Les épîtres de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche sur un autre thème qui, par définition, relève de lindicible. Si la grâce est grâce, elle échappe à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir lenfermer dans un système cohérent. Si la grâce ne peut pas sexpliquer, elle peut néanmoins se raconter. Cest ce que nous avons essayé de faire en suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles dun mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de vie.
Pour les émissions du Carême, nous avons demandé aux comédiens de la troupe Sketch up dinterpréter ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable, Olivier Arnéra, pour les conseils quil ma donnés afin dadapter ces récits à une écriture radiophonique.
La seconde partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend des méditations qui essayent de développer et dactualiser la parole des comédiens. Elles me donnent loccasion de développer une théologie de la croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de la conversion, de labsence et de la persévérance, de la quête de Dieu et de laccomplissement des Écritures.
Puisque ce livre est la reprise des conférences de Carême, il me revient de remercier tous ceux qui mont accompagné dans ce travail. Les amis de lEglise de Paris-Annonciation qui ont eu à cur de me laisser le temps nécessaire pour lécriture, ma famille qui a pâti de mon manque de disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros travail de recherche pour lillustration musicale et qui a déployé ses talents de comédien pour lire les citations.